Alice Guy : retour sur la carrière d’une pionnière du cinéma

Alice Guy : retour sur la carrière d'une pionnière du cinéma

On pense très souvent à Georges Méliès, Louis et Auguste Lumière ou même Alexandre Promio lorsque l’on s’interroge sur les débuts du cinéma. Certains noms ont visiblement été oubliés de l’Histoire du Cinéma. Alice Guy mérite pourtant que l’on rétablisse la lumière sur sa carrière. Talentueuse, elle est aussi la première femme à se lancer dans une carrière de cinéaste.

Lorsque Marquise Lepage réalise Le Jardin oublié en 1995, elle s’indigne de la faible notoriété de la réalisatrice, lors d’un entretien pour Ciné-bulles :

Ce que l’on disait sur elle m’apparaissait déplorable. Tout juste trois lignes dans les dictionnaires de cinéma, 12 dans les encyclopédies. J’appelais dans les centres d’archives et on me répondait : «Madame Guy-Blaché ? » C’est dire à quel point Alice Guy-Blaché était inconnue !

Quand Jodie Foster parle du documentaire Be Natural dans la revue de presse du projet, elle avoue à son tour :

Quand Pamela Green m’a évoquée pour la première fois Alice Guy, je me suis dit : « Comment est-ce possible que je n’ai jamais entendu parler d’elle ? »

Alice Guy a pourtant connue une carrière extravagante avant de tomber dans l’oubli. Souvent reniée, elle a pourtant marquée l’histoire du cinéma à sa manière. Elle réalisa presque un milliers de films au court de sa vie. Pourtant, la plupart sont introuvables et beaucoup d’archives du cinéma ne la mentionnent pas une seule fois.

Un début prometteur chez Gaumont

1895. Alice Guy débute en tant que sténographe pour Léon Gaumont. Alors qu’elle assiste avec son patron à une projection privée des frères Lumière, la future réalisatrice finit par proposer de faire de même et de créer des scénettes.

Réticent, le patron accepte à condition qu’elle fasse cela sur son temps libre. C’est ainsi qu’elle réalise son tout premier film : La fée aux choux. Ce film est considéré par les historiens du cinéma comme le premier film de fiction du cinéma. Il est aussi le premier film réalisé par une femme.

Un drap peint par un peintre éventailliste (et fantaisiste) du voisinage, un vague décor, des rangs de choux découpés par des menuisiers, des costumes loués ici et là autour de la porte Saint-Martin… Comme artistes : mes camarades, un bébé braillard, une mère inquiète bondissant à chaque instant dans le champ de l’objectif, et mon premier film La Fée aux choux vit le jour.

Alice Guy devint alors une personne importante pour les entreprises Gaumont. Son influence lui permet de gagner une place de choix chez Gaumont. En créant davantage de fictions, la réalisatrice parvient à faire de Gaumont un concurrent sérieux face à Pathé. Elle se permet même de diversifier les genres cinématographiques : drame, western mais aussi le film historique.

Ainsi en 1906, elle réalise un vrai blockbuster pour l’époque : La Vie du Christ. Ce film de 33 minutes est constitué d’un ensemble de 25 tableaux, chacun étant consacré à un épisode important de la vie de Jésus Christ. La Vie du Christ est une superproduction qui désire dépasser La Passion du Christ, que Pathé a sorti quelque temps auparavant. Trois cents figurants et acteurs apparaissent ainsi dans le film.

Dans certains de ses courts-métrages, elle s’interrogeait sur l’émancipation des femmes et le féminisme, en proposant notamment le film Les résultats du féminisme, dans lequel les stéréotypes de la société sont inversés. Les clichés des femmes deviennent ceux des hommes et inversement.

Un coup de poing lorsque l’on sait qu’elle est une réalisatrice dans un milieu d’hommes. Bien évidemment, les hommes se rebellent à la fin et tout redevient comme avant. Certains historiens pensent que cette fin aurait été forcé par Léon Gaumont. Pour d’autres, le film serait le premier film de propagande antiféministe du cinéma. Toutefois, ce qui est certain, c’est que l’utilisation de la caricature permet de pousser la réflexion aux spectateurs.

Une carrière internationale !

En 1905, Alice Guy fut aussi la première à utiliser une machine révolutionnaire pour l’époque : le chronophone. Crée par George Demeny, elle  enregistre des « phonoscènes », permettant de synchroniser le son d’un disque avec un film. Elle en enregistrera plus d’une centaine avec le chronophone. Les films dépassaient rarement une minute. Avec l’utilisation de cet appareil, Alice Guy devient aussi la créatrice du making-off.

Sa carrière est bouleversée lorsqu’elle part aux Etats-Unis en 1910. Elle fonde la Solax, qui deviendra l’une des plus grandes boites de production des États-Unis. Et ce, bien avant l’émergence d’Hollywood. Elle tourne tout ce que peut demander le public au cinéma : des mélodrames, mais aussi des films de guerre. Elle se permet également de prendre des risques pour diversifier son cinéma. Ce qu’elle fera notamment dans A Fool and His Money en 1912.

Parce que ses acteurs blancs refusent de jouer avec des acteurs noires, elle décide alors de ne faire jouer que ces derniers. Pour rappel, les conventions de l’époque faisaient que les métiers du cinéma étaient fermés aux non-blancs. Certes l’esclavage était aboli depuis la fin de la guerre de Sécession, mais il existait toujours la ségrégation.

Alice Guy donnait donc leur chance aux ethnies rejetée, avant que Naissance d’une Nation de D.W Griffith, trois ans après, ne viennent malencontreusement renforcer l’esprit raciste des Etats-Unis. C’est peut-être pour des raisons politiques que le film prit d’ailleurs beaucoup de temps pour être retrouvé.

Dans The Lure (1914), elle raconte un drame sur la Traite des Blanches. Malgré le fait qu’Alice Guy soit la réalisatrice la mieux payée des Etats-Unis, son mari fait l’erreur de vendre les droits d’exploitations du film pour une misère. Ses dettes et le divorce qui s’ensuivront mettront un terme à la carrière de la réalisatrice. Elle vendra sa société de production.  Son ultime réalisation, Une âme à la dérive, date de 1920. Ce fut malheureusement un échec décisif, face à une concurrence qui se faisait de plus en plus rude.

Le début de la reconnaissance !

Finalement, Alice Guy rentre en France en 1922 mais ne retrouvera jamais du travail. Le cinéma français décide de se passer d’elle. Parmi les milliers de ses films, il n’en reste qu’une centaine. La plupart ont été détruits, d’autres n’ont pas été entretenues ou sauvegardés. Allison McMahan, auteur d’une biographie consacrée à la réalisatrice : Alice Guy Blaché: Lost Visionary of the Cinema , émet l’hypothèse que le générique de fin n’existant pas à l’époque, la plupart de ses films était attribués à d’autres réalisateurs qui pouvaient alors s’en accorder les mérites. Elle est même ignorée des premiers livres sur l’histoire du cinéma.

Elle reçoit une légion d’honneur en 1953 mais meurt dans l’indifférence et l’oubli en 1968.

Aujourd’hui, les hommages envers Alice Guy sont très nombreux. Un prix est créé en son nom pour récompenser les réalisatrices. Certains festivals comme le Festival Internationale du Film de Femmes à Créteil propose des rétrospectives. Enfin, très récemment, le collectif Golden Moustache réalise un court-métrage disponible sur Youtube. En février 2020, Jean-Jacques Annaud explique qu’il prépare une série consacré à la réalisatrice.

C’est l’histoire du destin fulgurant d’une extraordinaire jeune femme, rapidement devenue célèbre et oubliée tout aussi rapidement (…) Après m’être familiarisé avec cette pionnière si importante dans l’évolution de notre société, je souhaite la sortir de l’oubli dans lequel elle est tombée. Raconter son histoire est également pour moi une manière incroyable de rendre hommage à mon métier” (Jean-Jacques Annaud)

La reconnaissance tardive d’Alice Guy pourrait être l’une des preuves que le cinéma est en train de changer. Si beaucoup de ses films ont définitivement disparus, certains resteront comme des événements marquants de l’Histoire du Cinéma. Alors si vous aimez le cinéma autant qu’elle, pensez à la pancarte qu’elle posait sur le plateau de tournage et « Soyez Naturels » ! 

Alice Guy

 

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