Au début des années 90, la Batmania est au plus haut. Malgré un succès moindre, la suite du film Batman a confirmé la popularité du personnage. Cependant, Tim Burton, l’architecte de ce nouveau phénomène, quitte le navire et laisse ainsi sa place. Cette nouvelle saga Batman par Joel Schumacher, nouveau réalisateur en charge de la franchise, accouchera de deux projets aux qualités variables…
De l’idée…
Au sortir de l’été 1992, les studios Warner ne sont pas totalement satisfaits. Même si Batman Le Défi a réussi à maintenir le cap par rapport au raz-de-marée créé par Batman en 1989, l’aspect très sombre du film a terni son impact dans la vente de merchandising. D’un commun accord, Tim Burton et Warner décident d’arrêter leur collaboration au sein de cet univers.
C’est finalement Joel Schumacher qui reprend les rênes de la licence, avec l’approbation de l’ancien réalisateur. Michael Keaton reste affilié au projet, intéressé par la volonté du réalisateur d’adapter les origines du Chevalier Noir en s’inspirant de ce qui a été fait dans les comics avec Batman Année Un de Frank Miller et David Mazzucchelli. Les studios finissent par refuser l’idée, souhaitant avoir une suite plutôt qu’une préquelle. Cela provoque le départ de Michael Keaton qui préfère se consacrer à d’autres projets.

La place est donc vacante et est finalement reprise par Val Kilmer, dont la carrière a le vent en poupe avec les films Doors et Tombstone. Il fera face à Double-Face et à l’Homme-Mystère, incarnés respectivement par Tommy Lee Jones et par Jim Carrey, et sera toujours accompagné par Alfred, rôle repris par Michael Gough, et Robin, joué par Chris O’Donnell.
Ce nouveau Batman par Joel Schumacher, intitulé entretemps Batman Forever, s’inscrit ainsi dans la continuité de la duologie des films de Tim Burton tout en amenant sa propre touche. C’est ce qui frappe durant le visionnage. Fini le gothique et la noirceur de Batman Le Défi. Tout est décuplé et exacerbé. Les couleurs sont pétaradantes et foisonnent de partout. Gotham City brille de mille feux et nous plonge littéralement dans la folie des années 90 qui envahit également les postes de télévision.

Joel Schumacher offre des moments d’iconisation à son personnage principal au détour de quelques scènes sublimant la superbe alliance que l’image et la musique peuvent procurer. Il y a également toute une approche autour de la musculature des personnages principaux et des habitants de Gotham.
Le costume de Batman est dessiné autour de ses muscles, en lorgnant du côté des statues grecques, d’où l’apparition des controversés Bat-tétons. Des personnages mineurs voient leur musculature mise en avant, à l’instar des artistes du cirque de Gotham ou encore des hommes de main de Double-Face, qui donnent l’impression de tendre un peu plus les tissus de leurs tenues à chacun de leurs mouvements.
Joel Schumacher lâche les rênes et a l’air de vraisemblablement s’amuser. Il devient le petit garçon à l’imagination débordante qui a l’opportunité de jouer avec des jouets grandeur nature et tout cela sans forcément assurer une quelconque crédibilité au scénario. Car rien ne se résout réellement dans ce Batman Forever et certaines sous-intrigues connaissent même un développement survolé.
Le deuil et la quête revancharde de Dick Grayson, la destruction de la Batcave ou la remise en question de Bruce Wayne au regard de sa dualité ? On les insère seulement comme prétexte pour faciliter certains passages du film et pour introduire de nouveaux personnages.

Surtout que cette réflexion autour de l’alter-ego de Bruce Wayne avait le potentiel pour devenir l’axe majeur du film. Certains passages dans la Batcave portant autour de cette thématique amènent un sérieux nécessaire au long-métrage qui enchaînait avant cela les séquences loufoques sans réelle transition.
Cela permet à Val Kilmer de dévoiler une version intéressante du héros, et de ce fait beaucoup plus vulnérable, alors qu’il semblait pour l’instant enfermé par le rôle, ne sachant quelle direction prendre. Cela interroge sur les changements profonds qui ont dû apparaître durant le tournage, avec des scènes retirées ou remaniées pour modifier le ton principal du film. Cela a forcément dû perdre l’interprète principal dans sa proposition, même s’il y aurait eu des discussions tendues entre lui et le réalisateur sur le plateau tout le long de la production.
Ce ton à l’euphorie décuplée fait également d’autres victimes. Tommy Lee Jones est totalement à côté de la plaque, retirant toute la substance qui faisait partie de l’essence même du personnage des comics. Ici, il préfère s’aventurer dans un rôle de bouffon sans grande envergure et pas crédible pour un sou.
Alors, est-ce dû à une mauvaise direction d’acteurs ou à la volonté propre de l’acteur ? Difficile de savoir, mais quand le réalisateur rapporte des conflits entre lui et l’acteur, on pencherait plutôt vers la deuxième option.

Il faut aussi rappeler qu’il fait face à Jim Carrey en Edward Nygma, acteur connu pour avoir une énergie débordante. Ce qu’il reproduit encore une fois dans ce long-métrage et ce qui fait que l’on se rappelle essentiellement de sa performance une fois le visionnage terminé. Il colle totalement avec ce ton décalé et débridé et, une fois son introduction passée, se lâche complètement durant l’entièreté du film.
En face de ce duo de vilains, les alliés du Chevalier Noir ne font pas preuve de beaucoup de qualités. L’arrivée de Dick Grayson est un soufflet total au vu de sa caractérisation. Il est exécrable à chacune de ses apparitions et c’est seulement durant ses interactions avec Alfred, toujours brillamment joué par Michael Gough, que sa présence ne nous fait pas souffler du nez.
En ce qui concerne le personnage féminin principal, nous nous trouvons également en hors-piste. La Docteure Chase Meridian, jouée par Nicole Kidman qui avouera plus tard avoir voulu incarner ce personnage pour « pouvoir embrasser Batman », ne fait office que de sex appeal. Et c’est bien dommage car les séances psychiatriques entre elle et Bruce Wayne auraient pu amener une réflexion sur toute la complexité psychologique de Bruce, en lien avec ses doutes en tant que Batman.

Ces ambitions ne sont pas celles d’un studio qui préfère plutôt surfer sur la mouvance que façonnera cette décennie à coup de produits dérivés, de clips musicaux et autres morceaux inédits qui feront partie intégrante de la promotion. Cela obscurcira la bande originale d’Elliot Goldenthal qui, malgré l’ombre de la création musicale de Danny Elfman, arrive finalement à s’en extirper.
Il propose ainsi des thèmes qui nous restent en tête, à l’image de celui de Batman et de Double-Face, ce dernier étant rempli de toute une tragédie que le personnage ne montrera malheureusement jamais à l’écran.
Le pari de ce virage ambitieux est toutefois gagnant et permet au film de dépasser le box-office de Batman Le Défi durant l’été 1995. Le film réussit l’exploit d’inscrire certains morceaux de la bande originale dans le classement des meilleures ventes. Le single de Seal, Kiss from a Rose, se hissera à la première place des ventes de single tout en recevant quelques récompenses aux Grammy Awards. La suite se met ainsi rapidement en place, mais ne connaîtra pas le même succès, loin de là.

… à l’abandon
Comment donner la moyenne à un film tel que Batman & Robin ? Projet maudit qui enterrera la licence durant huit longues années, le dernier film de cette quadrilogie ne propose rien. C’est le néant total. Encore plus quand on enchaîne bout-à-bout les deux films de Schumacher. D’un côté, nous avons une vision et de la motivation dans la réalisation et de l’autre, une ambition au niveau d’un téléfilm. Et ce, dès les premières minutes du film. Un exploit !
Que ce soit l’enchaînement des plans, la photographie, les bruitages utilisés, les dialogues ou le jeu des acteurs, il n’y a pratiquement rien à sauver. On finit même par en rire nerveusement tellement rien ne va, essentiellement grâce à un George Clooney habité par on ne sait quoi.
Il ne propose aucune nuance dans son interprétation et cela se ressent dans la manière dont il joue ses répliques, d’une monotonie confondante et insupportable à écouter. Ses compagnons masqués ne sauvent pas la mise pour autant ou n’essaient pas, c’est selon.
Le Robin de Chris O’Donnell est moins insupportable que dans Batman Forever grâce à une présence à l’écran très minime. Il devient un simple faire-valoir sans aucun développement autre que de suivre aveuglément la future Batgirl.

Elle, de son côté, se voit complètement remaniée dans ses origines en effaçant tout lien avec le commissaire Gordon. En même temps, au vu de ce qu’on a vu de ce personnage dans les trois films précédents, le choix est compréhensible. Cependant, cela ne justifie pas la qualité désastreuse de cette réinterprétation. Alicia Silverstone propose un ton mielleux et enfantin totalement hors-sujet et décrédibilise de ce fait toute son interprétation.
De plus, le lien qu’elle possède avec Alfred est artificiel au possible et chacune de ses apparitions provoque une réaction cutanée prononcée. En parlant d’Alfred, même lui n’est pas épargné par la qualité globale du film. Il devient le noyau central de ce qui reste de l’émotion de ce quatrième film, mais n’échappe pas non plus à un développement tiré par les cheveux et à un dénouement sous forme de foutage de gueule.
Au niveau des antagonistes, c’est encore pire. Il n’y a qu’à voir l’affiche pour s’en rendre compte. La tête d’affiche n’est ni plus ni moins qu’Arnold Schwarzenegger. Attention, pas le Schwarzy de Total Recall et des deux premiers Terminator, mais celui d’Un flic à la maternelle et de Junior. A coup de répliques sonnant le chaud et surtout le froid, à l’image du contenu de ces dernières, son Mister Freeze est complètement désincarné et ridicule.

Il n’y a que durant les moments d’introspection inspirés des nouvelles origines du personnage aperçues dans la série animée des années 90 qu’il nous montre tout le potentiel gâché. Et toute l’intrigue centrée autour de lui ne possède aucun sens logique, à coups de froid glacial, de diamants et de rançons.
A ses côtés, nous retrouvons Poison Ivy. Dotée d’un costume qui rend la ringardise jalouse, Pamela Isley ne sert qu’à être la bimbo de service qui embrasse à tout bout de champ pour titiller le public adolescent. Navrant quand on compare avec tout le sous-texte qu’elle incarne dans les comics et qui la définit réellement.
Malgré tout cela, Uma Thurman est l’actrice qui s’en sort le mieux dans cette débâcle cinématographique. Comme si elle était consciente du ridicule de la situation et le reprenait à bras-le-corps pour offrir un surjeu qui fonctionne parfaitement avec le contexte. Elle n’échappe toutefois pas au désintérêt croissant du spectateur à son égard, tant tout le reste est abyssal.

Faut-il réellement faire mention de Bane ? Une catastrophe d’écriture. On parle tout de même d’un personnage montré comme étant l’équivalent intellectuel et physique de Batman à sa première apparition dans les comics. Le méchant se voit ici offrir le rôle du subalterne/conducteur privé de Poison Ivy et dont les lignes de dialogue sont de simples grognements. La conclusion de son arc confirmera la calamité de son adaptation en résolvant son intrigue avec une banalité déconcertante. Quelle indignité.
A qui la faute ? A la réalisation sans queue ni tête ou aux pontes des studios qui étaient plus intéressés par la vente de jouets que par la qualité intrinsèque de cette nouvelle production ? L’intention première de Joel Schumacher était de rendre hommage au ton léger des aventures du Chevalier Noir de la série des années 60 et de la période plus décomplexée des comics des années 50.
L’intention est louable, mais est-elle cohérente avec ce qui a été fait par le passé ? Parce que le virage pris par le réalisateur est extrêmement brutal. Toutefois, quand on s’intéresse à la réalisation, rien ne transparaît par rapport à celle de Batman Forever, comme si même Joel Schumacher avait abandonné son propre navire en cours de route. Un navire qui allait finir par s’échouer avec pertes et fracas sur le rivage des projets maudits.

On sent aussi que les studios avaient une plus grande emprise sur le projet, vu le côté enfantin et inoffensif de ce Batman & Robin. Un film qui, dans une scène déjà désastreuse, fait intervenir d’autres désastres qui viennent court-circuiter cette même scène. On finit par chercher une quelconque qualité dans cette suite poussive et dénuée d’idées novatrices à part celle de l’appât du gain.
Sorti durant l’été 1997, Batman & Robin réussit tout de même à rentrer dans ses frais. Néanmoins, sa réception catastrophique tuera la mise en production du cinquième volet, intitulé Batman Triumphant, qui aurait mis sur le devant de la scène l’Epouvantail. Ce vilain attendra son heure, tout comme le Chevalier Noir, pour un retour aux sources au milieu des années 2000… Il y avait également l’intention de faire revenir l’entièreté des ennemis vus précédemment durant une séquence de cauchemar, ce qui en aurait fait la scène la plus chère de l’Histoire du cinéma.
Les deux films de Joel Schumacher sont aujourd’hui les propositions les plus décriées des adaptations du super-héros au cinéma. Si Batman & Robin le mérite amplement tant il est compliqué de sauver quelque chose dans ce naufrage, Batman Forever possède, quant à lui, une identité propre. Même s’il existe un combat entre deux visions tout le long du film, on peut saluer la volonté de proposer quelque chose de frais, de parfois couillu et d’inédit qui nous fait apprécier le visionnage. Un film qui se veut divertissant et destiné à la jeune audience de l’époque. Ce qui était finalement l’intention première du regretté Joel Schumacher pour ces deux films.
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