Le « fait divers » : ennemi juré de la rationalité ?

Le "fait divers" : ennemi juré de la rationalité ?

Les faits divers jalonnent notre quotidien. Omniprésents dans les médias, ils sont généralement vecteurs de réactions très exacerbées de la part du grand public. Aujourd’hui, leur consommation a pris une place prépondérante dans notre vie médiatique, pour le meilleur comme pour le pire. Revenons ensemble sur la pratique du fait divers et sur ses conséquences sociales. 

En 2022, le fait divers le plus tristement médiatique et célèbre est probablement celui de l’affaire Lola (qui possède d’ailleurs déjà sa propre page Wikipédia…). Ce meurtre d’une jeune mineure, en plus de déchirer une famille, a été l’objet de vifs débats médiatiques et politiques. Des débats au cours desquels la rationalité et la décence étaient malheureusement loin d’être au rendez-vous. Un constat qui n’est pas nouveau lorsqu’on regarde en arrière.

Petite histoire du fait divers 

Les faits divers sont des actualités qui désignent, en journalisme, les événements qui ne sont pas classables dans les rubriques usuelles (culture, actu nationale ou internationale, politique, lifestyle, etc.).

En France, la pratique du fait divers dans le journalisme remonte à 1887. Cette année-là eut lieu le « triple assassinat de la rue Montaigne ». Peu de temps après le drame, le procès du meurtrier Henri Pranzini fit couler énormément d’encre et vendre beaucoup de papier. Cette affaire marque alors un tournant dans l’histoire du journalisme en France. Dès lors, de nombreux faits divers ont à leur tour marqué les citoyens français. Parmi eux, on peut citer :

Certaines de ces affaires, comme le cas de Patrick Henry, ont même changé l’histoire de la France, puisque le procès qui s’ensuivit fut celui de la peine de mort, en 1977. Le 18 septembre 1981, l’abolition de la peine de mort est votée à l’Assemblée nationale.

Aujourd’hui, le fait divers est partout. En 2013, une enquête de l’Institut National de l’Audiovisuel fit même état d’une augmentation de 73 % de couverture médiatique en l’espace de 10 ans. Un constat qui amène parfois à des confusions pour le public, lui faisant amalgamer « fait divers » et « fait social ».

Le "fait divers" : ennemi juré de la rationalité ?
Pranzini, le tueur de la rue Montaigne – oeuvre de de Alphonse Bertillon – Gallica BnF

Un fait divers n’est pas un fait social 

Un fait social est un phénomène étant l’objet d’études universitaires (sociologique, historiques…). Il s’agit d’un fait s’inscrivant dans une réalité sociale plus grande et systémique. Ce qui fait la particularité des faits sociaux, c’est que ceux-ci existent indépendamment des comportements individuels. Pour comprendre, prenons un exemple bien précis :

  • Le cas des féminicides : depuis quelques années, le mot « féminicide » est venu mettre un mot dans l’espace médiatique sur la triste réalité de ce phénomène. Mais pourquoi ces meurtres de femmes ne sont-ils pas considérés comme de simples « faits divers » ? Eh bien car ceux-ci s’inscrivent dans une réalité bien plus large : celle des violences faites aux femmes. Cette composante systémique a ainsi fait des féminicides un fait social, étudié et référencé dans le travail universitaire. L’un des derniers travaux d’envergure sur ce phénomène est le livre de l’historienne Christelle Taraud : Féminicides. Une histoire mondiale. Cet ouvrage ayant nécessité quatre années de travail et la réunion de nombreux.ses spécialistes, retrace en plus de mille pages, le continuum de violences touchant les femmes et ce, depuis la préhistoire. L’ouvrage met ainsi en lumière l’aspect social et global des violences faites aux femmes, dont le féminicide en est le paroxysme.

C’est en cela qu’un « fait social » ne doit pas être confondu avec un « fait divers ». Là où le fait divers (aussi choquant qu’il puisse être) est un acte isolé, le fait social s’inscrit dans une réalité sociétale déjà connue et étudiée.

Quand la rationalité fout le camp 

Le fait divers à une particularité : il suscite beaucoup de réactions de la part du public. Le problème, c’est que ces réactions sont d’abord et avant tout basées sur des émotions. Et là est probablement le plus gros problème… Car quand les réactions sont basées sur les émotions (notamment négatives), celles-ci s’éloignent au maximum des analyses rationnelles.

Le "fait divers" : ennemi juré de la rationalité ?

Généralement, ces réactions se traduisent par de simples propos tenus sur le web. Des propos balancés à l’emporte-pièce sur vos réseaux sociaux préférés sous le coup de l’émotion. Ces réactions, on les a tous déjà lues quelque part. Celles-ci relèvent généralement plus de la discussion de comptoir que de la véritable analyse sociologique des faits :

« Il faudrait rétablir la peine de mort »

« C’est la faute des immigrés »

« On est de moins en moins en sécurité »

« Tout ça c’est de la faute de Macron… Ou de la faute de Hollande… Ou de la faute de Sarkozy… » (enfin bref, c’est de la faute exclusive et personnelle du Président en exercice)

En bref, tout un tas de propos d’une grande violence que l’on peut lire chaque jour et qui témoignent de l’aspect très épidermique des faits divers. Et cette nature épidermique, les médias en ont parfaitement conscience.

La poule aux œufs d’or des médias 

Comme nous l’évoquions ci-dessus, la couverture des faits divers a augmenté de 73% dans les journaux télévisés en l’espace de 10 ans. Cela n’est évidemment pas le fruit du hasard. Ces faits sont une véritable mine d’or pour les médias qui les traitent.

Le "fait divers" : ennemi juré de la rationalité ?

En 1887, à l’époque du « triple assassinat de la rue Montaigne », cela avait entrainé un fort achat de journaux. Aujourd’hui, cela génère des rafales de clics, de commentaires ou des partages sur les réseaux sociaux… Et par le même coup, cela permet de vendre un maximum d’espaces publicitaires. Ce constat n’est ni positif, ni négatif, il faut juste avoir conscience de ce phénomène.

Mais cette appétence du public pour les faits divers n’est pas une fin en soi. Puisque ceux-ci sont à ce point vecteurs de réactions, il faut s’employer à en faire quelque chose de constructif pour les citoyens. Car les faits divers ont un véritable potentiel en tant qu’outil d’apprentissage.

Le fait divers : une porte d’entrée inexploitée vers la culture 

Depuis plusieurs décennies, les faits divers sont surtout employés afin de générer du trafic médiatique. Pourtant, ils sont une véritable porte d’entrée vers la culture. Prenons comme exemple le cas tragique d’un meurtre. Bien évidemment, un fait aussi sordide a de quoi susciter de vives émotions, surtout s’il s’agit d’un enfant.

Les "faits divers" : ennemis jurés de la rationalité

Mais une fois passée l’émotion, le travail médiatique pourrait se focaliser à éduquer le public sur ce qui entoure cette affaire :

  • La procédure pénale
  • Comment marche la présomption d’innocence
  • Les limites de certaines peines (notamment la peine de mort)

De surcroît, le fait divers pourrait parfaitement être utilisé comme outils d’apprentissage scolaire (et pas seulement médiatique). En effet, il serait intéressant que l’école utilise ces faits comme marchepieds pour parler :

Par conséquent, il faudrait rappeler la différence entre un fait divers et un fait social, et ce le plus souvent possible, que ce soit dans les médias ou bien à l’école. Cela permettrait de ne pas tomber dans des manipulations politiques grossières, qui sont monnaie-courante lors de chaque drame (l’affaire Lola en fut la triste démonstration fin 2022).

Le fait divers est une pratique qui a encore de beaux jours devant elle. Reste désormais à savoir comment cela sera employé dans prochaines années. Restera-t-il un simple outil médiatique destiné à « vendre du papier » ? Ou pourra-t-il être employé plus sainement comme modèle d’apprentissage ? Affaire à suivre. 

Sources : 

 

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