Fashion Sphere est un roman graphique écrit et dessiné par Anne Montouroy (scénario) et Isabelle Oziol de Pignol (dessins). Ces deux stylistes, habituées au monde de la mode et du luxe, ont décidé de dépeindre ce milieu excentrique, passionnant mais aussi parfois ingrat, à travers un roman graphique esthétiquement superbe. Fashion Sphere mêle satire, humour et regard acéré sur les caprices, les egos et les excès d’une maison de luxe. Un roman graphique satirique acerbe qui met en scène personnalités de la mode, ateliers, décors et silhouettes avec le maximum de véracité.
Est-ce que vous pouvez rapidement vous présenter ?
Anne Montouroy : Ah, c’est moi qui commence ? Isabelle et moi, on se connaît depuis très longtemps. On était stylistes toutes les deux dans une maison de couture et on s’est connues comme ça. On avait chacune nos spécialisations. Je m’occupais davantage des gammes de femmes, et Isabelle s’occupait des hommes. Et donc, l’une comme l’autre, on a travaillé très longtemps dans différentes maisons de luxe. Donc, c’est pour ça qu’on connaît bien le milieu.
Et moi, je suis restée styliste. Je me suis donc servie de mon expérience dans les maisons de couture pour écrire cette histoire. De mon savoir-faire, des secrets des maisons de couture. On a accumulé plein d’anecdotes. Et puis, c’est quand même un milieu bien particulier. J’avais vraiment envie d’écrire quelque chose là-dessus.

Au départ, on voulait même écrire une série TV. J’avais même réalisé un début de scénario. Et puis, il y a quelques années, nos routes, avec Isabelle, se sont de nouveau croisées. À l’époque, Isabelle tenait un blog. Elle y faisait beaucoup d’illustrations. Et puisqu’on aimait beaucoup travailler ensemble, je lui ai proposé ce projet : Fashion Sphere. Ce projet de série TV est devenu une BD, puis un roman graphique. En tout cas, je voulais vraiment écrire quelque chose sur le monde interne de la mode. Je voulais raconter l’intérieur d’une maison.
Quelles ont été vos sources d’inspiration pour Fashion Sphere ?
Anne Montouroy : Surtout la série Downton Abbey. Je trouve qu’il y a un parallèle génial entre cette série et les maisons de couture. Après tout, les maisons de luxe, à Paris, fonctionnent par strates. On y retrouve toutes les catégories sociales et socio-professionnelles. On croise des vendeurs, des artistes, des gens du marketing, de la finance, etc… Tout ce petit monde se mélange au même endroit, dans un même bâtiment. C’est assez rare de voir ce type de fonctionnement dans Paris.

Et puis, on s’est aussi inspirées de la série Dix pour cent. Le cinéma, comme la mode, sont des milieux qui font fantasmer. Beaucoup de gens fantasment sur ce milieu, et, avec Isabelle, on trouvait que beaucoup de gens sont à côté de la plaque concernant la mode. Isabelle et moi, on a la même sensibilité, donc on voulait raconter ce monde selon nos expériences réelles.
On avait envie de faire quelque chose qui soit très juste, qui s’adresse vraiment aux gens de la mode, mais aussi qui allait intéresser d’autres. Mais on voulait remettre les pendules à l’heure d’une certaine façon. C’est un univers qui est peu représenté. Il y a Le Diable s’habille en Prada, mais c’est très loin de la réalité, le style n’est pas bon, donc on voulait quelque chose qui soit réaliste.
Isabelle Oziol de Pignol : Comme Anne l’a dit, je suis styliste de formation. Je suis devenue illustratrice un peu par hasard en créant ce blog. Et plutôt que de me photographier moi, j’ai préféré illustrer d’autres personnes. Après, j’avais déjà écrit des livres, notamment pour La Martinière. Mais de la BD, je n’en avais jamais fait. Comme je suis une grande fan de BD, j’ai trouvé l’opportunité que me proposait Anne hyper séduisante.
Je voulais savoir ce qui vous avait donné envie d’écrire Fashion Sphere : s’agit-il de lassitude par rapport à cet univers-là ? Une volonté de dénoncer un système qui ne fonctionne pas ?
Anne Montouroy : Ce n’est pas une lassitude. Ce n’est pas une dénonciation. Ça peut être perçu comme ça, mais ce n’est pas du tout le cas. On est dans un milieu qui est assez caricatural, surtout vu de l’extérieur. Mais on voulait aussi se moquer de nous. Les gens ont la dent dure et se moquent constamment des autres. J’ai vécu tellement d’anecdotes. Je me suis amusée tout le long. Il y a des gens qui me disent que c’est très cruel.
Oui, mais c’est un milieu qui est cruel. Je pense qu’il y a plein de milieux cruels. L’idée, c’était beaucoup d’en rire, de se moquer de nous. On avait envie de proposer une caricature fidèle à cet univers. C’est vrai que ça peut être un milieu acide, cruel, mais c’est aussi un milieu qu’on aime. C’était important de le sentir dans le dessin, dans le récit. C’est un milieu très difficile, mais aussi un milieu de passionnés.

Isabelle Oziol de Pignol : Pour compléter ce propos, Anne a beaucoup insisté sur les ateliers. Sur ces gens qu’on voit peu, ces ombres derrières les grands designers qu’on voit dans les reportages. Par leur biais, on voit leur amour pour le métier, l’abnégation, l’honnêteté, la conscience professionnelle. Et malgré des conditions difficiles, la passion est toujours là. Je suis très admirative de cette profession-là. On voulait montrer ce visage-là. Montrer aussi que c’est un métier d’équipe, un métier d’urgence, mais qui se fait en équipe.
Isabelle, je voulais savoir quelles ont été vos sources d’inspiration pour créer l’esthétique de Fashion Sphere ?
Isabelle Oziol de Pignol : Comme je vous l’ai dit avant, je suis un peu tombée dans le dessin par hasard. Au départ, je voulais simplement illustrer les propos de Anne. Mais je ne pars pas de nulle part. J’ai fait des études à Duperré, une école d’art graphique. J’étais dans la section mode, où on nous apprend à composer des silhouettes debout, pour donner vie à des vêtements. Je me suis donc servie de ces aptitudes pour réfléchir à comment mettre en scène Fashion Sphere. Concernant mes sources d’inspiration, cela va de Tintin à Hugo Pratt, mais aussi des choses plus récentes comme Arthur de Pins ou même Zombillénium.
Anne Montouroy : Après il faut préciser qu’Isabelle est connue en tant qu’illustratrice dans la mode. Donc elle a déjà un dessin qui est reconnaissable. C’est une patte artistique identifiable.
Je voulais aussi m’arrêter sur l’esthétique du noir et blanc de Fashion Sphere, et ces petits gestes de couleurs sur des objets précis, des vêtements ou des décors. Ça m’a un peu rappelé Sin City, même si ce n’est pas du tout le même registre. Pourquoi ce parti-pris ?
Isabelle Oziol de Pignol : Oui, on en a beaucoup parlé au départ. J’avais fait beaucoup de tests. Et comme j’ai un dessin très appliqué, une fois colorié, cela donnait un aspect trop bande dessinée, trop classique, façon Tintin. On voulait quelque chose de plus design.
Anne Montouroy : Après, de toute façon, on a discuté de tout ensemble. C’est vraiment une œuvre à 4 mains. Et on voulait quelque chose de très graphique justement pour dire qu’on ne voulait pas être dans le décorum. Tout a un sens, tout a une raison. Par exemple on prend le bleu pour illustrer les maisons car dans la mode toutes les maisons ont un code couleur. Et c’est beaucoup plus graphique qu’une proposition uniquement en noir et blanc.

Isabelle Oziol de Pignol : Le rouge, c’est Valentino ; le vert, c’est Prada ; le orange, c’est Hermès. Donc il fallait trouver la couleur que personne n’avait utilisée encore. Mais on s’est régalées à créer le logo, cette maison bis. Encore aujourd’hui, j’ai évidemment quelques regrets sur certains vêtements, certaines conceptions.
Est-ce que vous avez eu des retours d’anciens collègues, d’anciens amis, d’anciens professionnels de la mode concernant Fashion Sphere ?
Anne Montouroy : Moi j’ai eu des retours de certaines personnes qui voulaient savoir si c’étaient eux dans notre BD. Si tel personnage était une représentation de telle personne réelle. Ce qui n’était pas forcément le cas d’ailleurs. Souvent les gens pensent voir telle ou telle personne alors que ce n’est pas du tout le cas. Mais la phrase que j’ai le plus entendue c’est : « c’est tellement ça ». Les gens trouvaient notre BD très représentative du monde de la mode.
Isabelle Oziol de Pignol : Oui j’ai eu à peu près les mêmes retours. Les gens qui travaillent dans la mode ont été reconnaissants qu’on soit proche de la réalité. Mais les gens extérieurs à la mode nous ont souvent dit que ce monde avait l’air horrible, difficile à supporter, et assez toxique. Ils nous demandaient même comment on faisait pour rester dans cette profession-là.
Est-ce que vous avez eu une liberté d’expression totale ou avez-vous rencontré certains points de censure ?
Anne Montouroy : On a eu une liberté totale. Je tiens à rappeler qu’il s’agit d’une fiction. Donc on n’a pas rencontré de problème de censure ou autre. La maison d’édition ne connaît pas ce milieu-là, donc elle nous a laissé une liberté totale. Notre éditrice aussi nous a demandé comment on avait fait pour travailler dans ce milieu haha.
Comment est-ce que vous considérez le monde de la mode aujourd’hui ? Est-ce qu’il a évolué par rapport à vos débuts ? Est-ce que vous trouvez ce milieu plus inclusif aujourd’hui, plus ouvert aux néophytes ?
Anne Montouroy : Alors déjà, la mode, c’est très global. Oui, ça a évolué forcément comme tous les métiers. Mais nous, là, on parle de maisons de luxe. Et c’est différent. La mode, c’est énorme. Le luxe, c’est une industrie. La mode aussi, mais c’est différent. Déjà, on a placé notre récit avant le COVID. Parce que le COVID a vraiment changé des choses dans l’industrie du luxe. Les mentalités ont évolué, même si elles sont toujours aussi compétitives. Mais sur le fond, c’est toujours pareil. Les rythmes se sont accélérés parce qu’il y a plus de collections. Et puis la finance a mis son nez là-dedans. Donc, il y a encore plus d’argent et des enjeux encore plus importants.
C’est rare de tomber sur des œuvres qui représentent le monde du luxe et de la mode. Pourquoi ce milieu est-il aussi peu représenté ?
Isabelle Oziol de Pignol : Oui, je suis totalement d’accord. On trouvait ça dingue que personne n’ait proposé quelque chose sur ce milieu-là.
Anne Montouroy : Souvent, les maisons d’édition ou les distributeurs ne veulent pas forcément se plonger dans ce monde. Surtout si ce sont des œuvres à charge. Ils ne veulent pas se mettre à dos les pontes de la mode et du luxe qui sont finalement dans tous les milieux artistiques. Ils ne veulent pas avoir de problème avec leurs clients.
Parce que le problème du luxe, c’est qu’il est dans la presse, dans le cinéma, dans la publicité, c’est un énorme annonceur. Regardez juste par exemple à Cannes. On parle davantage des robes et des costumes que des films. C’est tellement deux milieux qui sont liés. Et puis, il faut faire une différence entre les stylistes et les costumiers. Dans les films ce sont des costumiers, pas des gens de la mode. Ce n’est pas tout à fait pareil.
A la base vous vouliez faire Fashion Sphere dans le format série TV. Pourquoi ça n’a pas abouti ?
Anne Montouroy : Ça ne s’est pas fait, ça ne veut pas dire que ça ne se fera pas. J’espère que ça se fera. C’est plus une question de connexions. Mais cette fois-ci on a quelque chose à montrer. Donc on pourrait potentiellement lancer une adaptation en série. On en serait ravies en tout cas.
Pourquoi est-ce que Le Diable s’habille en Prada n’est pas crédible selon vous ?
Isabelle Oziol de Pignol : Moi j’ai bien aimé le 2ème quand même. Dans les grandes lignes c’est un peu crédible. Ce qui me dérange le plus dans ces films c’est la manière de s’habiller de Meryl Streep. Parce qu’elle est objectivement habillée comme une vieille dame. Personne ne s’habille comme ça dans le monde de la mode. Et il semblerait, puisque la costumière est réputée, c’est une costumière de cinéma, qu’ils ont dû remarquer qu’Anna Wintour ou Franca Sozzani, toutes ces grandes dames de Vogue, des grandes rédactrices en fait, avaient donc, leur semblait-il, un aspect de vieille dame.
Or, Anna Wintour, si on regarde bien, elle n’est pas si vieille dame que ça. Voilà, je trouve qu’il y a un gros souci dans les costumes. C’est quand même assez étrange parce que de grandes marques apparaissent dans le film. Il y a Dior, Versace. Donatella Versace fait même une apparition dans le film. Je ne sais pas. Même l’affiche est ringarde en soit.

Quel conseil vous aimeriez donner à des jeunes qui aimeraient se lancer dans la mode et dans le luxe ?
Anne Montouroy : Moi, je trouve que c’est tellement compliqué, donc autant faire ce que l’on aime.
Isabelle Oziol de Pignol : Oui, c’est vrai. Il faut être passionné. Oui.
Anne Montouroy : Après, il faut être bon en technique au départ, je pense. C’est important. Il faut apprendre. Il faut se cultiver aussi.
Isabelle Oziol de Pignol : Les meilleurs, ce sont des gens qui sont incroyablement cultivés. Il faut être curieux sur la mode mais aussi sur la société dans son ensemble.
Est-ce que vous avez de prochains projets après Fashion Sphere ?
Anne Montouroy : Non pas spécialement.
Isabelle Oziol de Pignol : Alors moi j’ai aussi écrit un livre pour enfants. Donc qui n’a rien à voir. C’était une commande. Et là je me repose un peu.
Je vous remercie beaucoup. C’était très agréable comme discussion. Je vous souhaite plein de succès avec Fashion Sphere.
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