« Le maître du Haut Château » (1962) : comment appréhender une œuvre [critique]

Le maître du Haut Château, œuvre fondatrice de l’univers foisonnant de Philip K. Dick, est certainement une lecture des plus intrigantes du fait de son écriture et de sa complexité narrative. En quoi cet ouvrage offre-t-il une lecture aussi singulière, où la réception du lecteur peut en être difficile ?

La minutie d’un monde

La première chose qui ressort de la lecture du maître du Haut Château est la crédibilité de son uchronie. Axant son déroulé sur un point historique précis, la tentative d’assassinat du président américain Franklin Roosevelt par Giuseppe Zangara le 15 février 1933, Philip K. Dick décide de créer tout un contexte alternatif. Ici, l’assassinat a bien eu lieu ce jour-là. Ainsi, ce point de divergence débouche sur une série d’évènements qui amène à la victoire de l’Allemagne nazie et de ses alliés, l’Italie et le Japon, durant la Seconde Guerre mondiale.

Les Etats-Unis se voient divisés en trois régions distinctives. L’Etat situé à l’Est est contrôlé par les Allemands, celui de l’Ouest par les Japonais tandis qu’une zone neutre est créée comme délimitation entre les deux régions conquises. Les deux régions sous le joug étranger suivent le mode de vie de leurs envahisseurs tandis qu’elles collaborent mutuellement entre elles, malgré une réserve dans leur confiance partagée.

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On découvre donc ce mélange des cultures et c’est cette cohabitation qui rend la lecture intéressante. On plonge au sein de ce monde uchronique où l’on finit même par croire à son existence grâce à la plume ingénieuse et millimétrée de l’écrivain. Il s’intéresse à chaque détail, chaque signe distinctif composant les villes qu’il nous fait visiter au lieu d’écrire quelques lignes pour ensuite passer à autre chose.

La ville de San Francisco sous contrôle nippon se voit ainsi attribuée plusieurs couches structurelles au fur et à mesure de la narration. Elles sont amenées par les différents protagonistes y débarquant ou vivant déjà dans les quartiers qui la définissent. L’auteur en profite pour y décrire habilement les évènements qui ont amené à cette ville fictive de 1962, le récit étant contemporain de la date de sa publication.

On ressent tout le travail d’études et d’archivage de K. Dick autour de la culture des sociétés qui se côtoient pour ensuite transposer le tout dans son propre univers. On notera la pertinence de ce qu’il fait du Livre des transformations ou Yi King, ancien ouvrage chinois traditionnel qui devient le point central du récit.

On notera également la manière dont il façonne la relation nippo-américaine qui se situe au-delà d’une simple domination de l’envahisseur envers le vaincu. Elle est ici décrite comme une fascination mutuelle en y incorporant ce qui définit la singularité de ces deux pays. Il existe un contraste dans certains domaines bien précis, comme la vision matérielle des choses et la question de l’honneur, et cela débouche sur des comparaisons pertinentes faites par l’auteur. C’est ce qui finit par capter notre attention, au grand dam de sa trame principale qui peut totalement nous dérouter.

La fastidiosité d’un récit

Si l’auteur a clairement passé un nombre incommensurable d’heures sur la création de son uchronie, il en a certainement passé également dans la conception de son histoire. Peut-être même au prix de sa fluidité et de sa compréhension. Dès les premiers chapitres, l’écrivain nous prouve qu’il ne nous prendra pas gentiment par la main durant l’élaboration de son histoire.

On se retrouve propulsé dans un monde qui ne prend pas la peine de se présenter. Cela amène certes du mystère et une envie d’en apprendre plus par le biais des quelques informations disséminées parfois par Philip K. Dick. Néanmoins, en étirant son récit via différentes protagonistes qui ne se rencontreront pour la majorité jamais dans la totalité du roman, l’auteur en fait impacter la lecture qui en devient vite lourde et il finit par prendre le risque de nous perdre avant la dernière page.

La première centaine de pages est donc déroutante dans sa forme et une lassitude commence à apparaître. Malgré cela, quelques éléments nous poussent à garder le cap, comme la fascination pour l’univers dépeint et le mystère entourant Le poids de la sauterelle, livre uchronique dans l’uchronie qui s’intéresse à un monde où les Alliés ont remporté la Seconde Guerre Mondiale.

Malgré sa complexité déjà omniprésente, Philip K. Dick décide de l’exacerber par le biais de passages qui chamboulent tout ce que l’on pensait comprendre de cet univers et de ce qui l’entoure. Ce sont durant ces moments-là que la déconnexion entre le lecteur et l’auteur se fait ressentir face à une accumulation d’informations au sein d’un livre qui n’a pas l’espace pour les développer convenablement.

On arrive à un point où certaines révélations finales n’ont pas l’effet escompté car le lecteur n’a plus la force de s’investir autant qu’au début de l’aventure. Ce n’est malheureusement pas la conclusion du roman qui fera réévaluer notre intérêt pour l’œuvre avec une résolution qui n’en a que le nom et qui nous laisse sur la paille. En voulant trop en raconter, Philip K. Dick prend ainsi le risque de nous détacher de l’histoire qu’il s’efforce de nous faire vivre.

Il n’empêche que l’histoire et son monde restent en tête une fois la lecture achevée. On se prend à vouloir décortiquer sa structure narrative pour comprendre ce qui n’a pas fonctionné et pour constater l’hermétisme qui en ressort durant la première lecture. Certains défauts constatés ne s’estompent pas mais notre vision globale du roman se voit donc modifiée.

Le maître du Haut Château est une œuvre complexe à analyser. Porteur d’un postulat d’une puissance narrative que l’on voit rarement, Philip K. Dick arrive à nous plonger dans un monde d’une palpabilité déconcertante qui absorbe toute notre attention. Malheureusement, l’auteur s’enlise dans une histoire extrêmement alambiquée à la conclusion déroutante. On ressent tout de même toute l’effervescence de sa créativité et l’envie de lire d’autres de ses récits s’en dégage fortement. Le roman est ainsi une œuvre ambitieuse à approcher avec parcimonie.

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