« Batman par Tim Burton » : entre iconisation et dualité

« Batman par Tim Burton » : entre iconisation et dualité

Au cours des années 80, tout est à faire en termes d’adaptation super-héroïque au cinéma. Le point d’orgue est évidemment la sortie de Superman en 1978 qui débouchera sur 3 suites et un succès décroissant. En 1989, c’est au tour du Chevalier Noir de débarquer sur grand écran sous la houlette de Tim Burton. Les Batman de Tim Burton créeront une véritable Batmania, qui ne démérite pas encore aujourd’hui.

L’art d’iconiser ses personnages

En cette fin des années 80, le personnage du Batman est loin d’être l’icône que l’on connaît aujourd’hui dans les adaptations cinématographiques. Néanmoins, sa réinvention dans les pages de The Dark Knight Returns, avec une approche beaucoup plus sombre, provoque un nouvel engouement. Les studios Warner décident rapidement de capitaliser sur ce nouveau succès. L’attente des fans est donc élevée après l’annonce de la sortie du film Batman en 1989.

Le choix de Michael Keaton en tant que rôle principal divise et entache la promotion de ce projet ambitieux dirigé par le tout jeune Tim Burton. Réalisateur prometteur avec seulement deux films à son actif, la pression est grande pour le jeune cinéaste, ce qui débouche sur une production compliquée.

Cela se ressent à travers le trailer d’annonce dénué de tout montage et enchaînant différentes prises sans réelle transition. Toutefois, cette proposition semble fonctionner. Le public se rue dans les cinémas pour voir cette bande-annonce pour ensuite partir juste avant le début du film pour lequel ils avaient initialement payé.

Batman débarque durant l’été de 1989 et le phénomène prend tout le monde de court. Véritable succès critique et commercial, la Batmania envahit le monde entier et assoit un peu plus le super-héros comme figure majeure de la pop culture.

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Il est vrai que les qualités du film sont flagrantes. Venant du secteur de l’animation, Tim Burton utilise cette expertise dans la création de cette Gotham gothique figée dans une tout autre réalité, en mélangeant maquette, matte painting et décor grandeur nature.

Ses statues d’envergure, ses rues sombres et malfamées et ses gratte-ciels cachant la lumière du jour, ce qui isole ses habitants du reste du monde, nous immergent au sein d’un monde unique. Les personnages peuplant cette ville isolée finissent par se côtoyer et par devenir le point central du long-métrage.

En effet, ce n’est pas le scénario qui restera dans les mémoires à base de gaz hilarant provenant d’Ace Chemicals qu’utilise le Joker pour terroriser la ville. Non, c’est tout d’abord ce dernier qui nous reste en tête. Jack Nicholson est tout simplement habité par le rôle. Il arrive à mélanger la dangerosité du personnage tout en y incorporant cette bouffonnerie qui définissait le vilain dans la série des années 60. L’acteur crève littéralement l’écran et vole la vedette durant chacune de ses apparitions.

Face à ce mastodonte, Michael Keaton n’est pas en reste et prouve qu’il a les épaules pour endosser le rôle. Il offre ainsi une interprétation intéressante dans le rôle de Bruce Wayne en y apportant ses qualités comiques, déjà vues dans Beetlejuice. Il y amène ainsi un décalage certain et bienvenu dans certaines scènes clés du film, comme la scène du Gala dans le Manoir Wayne ou bien celle chez Vicki Vale. Cela finit par rendre crédible la dissociation que l’on peut faire entre lui et son alter-ego, beaucoup plus sérieux et menaçant.

Tim Burton utilise avec parcimonie la figure du Chevalier Noir tout au long de son film. Après une introduction qui pose les bases de cette iconisation, la réalisation joue continuellement avec le clair-obscur pour placer l’aura du personnage dans la totalité des scènes où il apparaît. Ce choix de réalisation renforce sa présence tout en jouant avec son regard perçant, seule vitrine de son humanité.

Et rien de mieux que la Batcave pour caractériser cette figure menaçante, accompagné d’une Batmobile mythique et d’une Batwing jouant avec le symbole mythique du héros en utilisant la Lune en fond. Le héros est bien entendu par son fidèle serviteur Alfred, compagnon incarné subtilement par un Michael Gough qui réussit à nous créer une attache avec ce dévoué majordome, malgré un temps de présence peu propice à ce genre d’exploit.

D’autres personnages n’ont toutefois pas la chance de briller comme le personnage d’Harvey Dent qui disparaît aussi vite qu’il a été introduit. Néanmoins, le personnage qui en souffre est celui joué par Kim Basinger, Vicki Vale. Stéréotype de la petite amie en détresse sans cesse malmenée par un scénario qui ne s’en sert que comme prétexte pour développer ses deux personnages principaux.

Ce qui marque également est le tissage méticuleux d’une fine frontière entre le gothique et le cartoon qui est habilement bien géré par la réalisation. Car le film réussit à nous faire croire à un monde sombre où des hommes de main hauts en couleur vandalisent des musées avec en fond la musique de Prince.

En parlant de composition musicale, impossible de ne pas faire mention de la bande originale composée par Danny Elfman, encore aux prémices de sa carrière prolifique. Que ce soit le thème principal joué durant le générique, nous plongeant directement dans ce tout nouvel univers, ou la valse du Joker, il apporte ici un souffle totalement incarné qui renforce l’ensemble du long-métrage. Au vu de ses qualités, cette sortie de l’été 1989 est un véritable tour de force. Il se transforme en un marqueur du cinéma contemporain qui changera à jamais son industrie, pour le meilleur et pour le pire.

Dualité et excès

Fort du succès du premier volet, les studios Warner lancent la mise en chantier d’une suite dont la sortie est prévue pour l’été 1992. D’abord réticent à l’idée de rempiler, Tim Burton accepte finalement de revenir en échange d’une plus grande liberté créative. C’est ce qui ressort du visionnage. Le film est beaucoup plus sombre et gothique que son prédécesseur, avec une touche de mélancolie teintée d’une solitude. Il est vrai que placer les événements durant l’hiver renforce cette vision recherchée par ses créateurs.

Batman Returns, nommé Batman Le Défi en France, voit les choses en grand, peut-être trop. Le casting s’étoffe pour cette suite avec la présence du Pingouin et de Catwoman. Le premier ouvre littéralement le film en contant ses origines, tandis que Selina Kyle nous est dévoilée dans la séquence suivante. Ce qui signifie que Bruce Wayne n’apparaît qu’après ces deux présentations, prouvant implicitement que Burton est plus intéressé par ces deux figures que par le personnage dont le film porte son nom.

Néanmoins, chacun est introduit avec passion en y disséminant les différentes thématiques qu’abordera le film : la tragédie, la dualité et la solitude de ces trois personnages. Même si Batman apparaît après tout cela, son iconisation est toujours aussi puissante. Plongé dans ses pensées et dans la noirceur de son bureau, Bruce Wayne attend le signal qui le sortira de sa torpeur et qui illuminera sa vie solitaire.

La première scène d’action nous dévoile ainsi un Batman beaucoup plus sadique que le premier film. Même si Batman avait son lot de scènes où le héros ne faisait pas dans la dentelle, il ne s’en cache plus dans Batman Le Défi. Même les différentes expressions faciales de Michael Keaton sous le masque vont dans ce sens, notamment la scène où il fait face à un homme de main tout en ayant une bombe à retardement sous la main.

La caractérisation de Bruce Wayne s’en voit également changée. Elle est ici très différente, beaucoup plus renfermée et moins décalée qu’avant. Il se morfond dans cette vie pleine de solitude et une double identité qui l’éloigne un peu plus de son humanité qu’il cherche à retrouver. De toute manière, cette suite cherche à rompre avec le film de 1989 en mettant au placard une grande partie des trames et de la conclusion de son aîné. Plus d’Harvey Dent ni de Vicki Vale, cette dernière étant brièvement mentionnée comme une relation avortée.

Ce qui intéresse vraisemblablement le réalisateur est définitivement le personnage de Selina Kyle. Figure tragique n’arrivant pas à s’incorporer dans ce monde qui la rejette, elle finira par devenir ce que les autres attendent d’elle pour mieux les manipuler. Elle est le noyau du film et est portée par une Michelle Pfeiffer qui y insère tout son talent, créant de l’empathie à son égard.

Rien que sa renaissance constitue un des éléments marquants du film. En détruisant tout ce qui la constituait, elle s’assume en tant que figure tragique dont la noirceur envahit toute sa psyché. Le montage renforce cette plongée en enfer et la musique de Danny Elfman illustre cette chute tragique avec un thème teinté de mélancolie.

Ses différentes rencontres avec Bruce et Batman constituent également les plus belles scènes du film. Ces échanges portés par une alchimie évidente entre les deux acteurs et composés de discussions implicites autour de leur double identité respective prennent à bras-le-corps les thématiques principales du film.

De l’autre côté, le Pingouin pâlit en comparaison durant l’entièreté du long-métrage. D’abord magnifiquement bien introduit, le personnage se retrouve embarqué dans une histoire étrangement élaborée avec une sous-intrigue autour d’une campagne électorale qui nous laisse sur la touche. Malgré l’implication sans borne de Danny DeVito, le vilain nous laisse perplexe et constitue les points faibles de cette suite.

Rien que toute la partie amenant au sabotage de la Batmobile est maladroitement amenée et nous désintéresse un peu plus de lui. Son penchant pervers et ses très nombreux sous-entendus sexuels finissent par nous détacher de lui mais, sa conclusion remontera quelque peu le niveau de notre appréciation à son égard.

On sent que Tim Burton a eu carte blanche sur de nombreux aspects du film, ce qui a comme résultat quelques exagérations par endroit qui ternissent l’ensemble de l’histoire. Comme le personnage de Max Shreck, incarné par un Christopher Walken qui semble jouer dans un autre film durant les scènes clés du film.

C’est clairement la caractérisation de Selina Kyle, sa relation avec Bruce Wayne et avec son alter-ego et l’atmosphère générale de l’œuvre qui resteront dans nos mémoires une fois le visionnage terminé. Tim Burton assume sa vision d’un univers propre, dans la continuité d’un Edward aux mains d’argent et plus tard d’un Sleepy Hollow avant de se perdre dans la machine infernale des grosses productions hollywoodiennes.

Aidé par une promotion décuplée, Batman Le Défi devient une sortie majeure de l’année 1992 mais n’atteint pas les résultats de son prédécesseur, ce qui n’arrive pas à calmer les ardeurs des studios Warner. En ayant laissé les rênes à son réalisateur, le côté enfantin a totalement disparu et les ventes du merchandising, devenu un facteur important, n’ont pas réussi à atteindre les attentes du studio.

En même temps, il est compliqué de vendre un jouet d’un personnage pervers, mordant des nez à pleines dents, crachant du sang et porté vers le plaisir charnel à des jeunes enfants. Le film rentre dans ses frais et devient rentable mais le mariage est consommé. Tim Burton et les studios Warner décident de ne pas continuer l’aventure du justicier masqué ensemble et se séparent à l’amiable. Batman Forever se fera sans lui et une autre destinée plus légère attend désormais le Chevalier Noir… 

La duologie de Tim Burton autour de Batman aura marqué durablement l’industrie du cinéma et est considérée aujourd’hui comme une œuvre majeure du personnage. Débutant comme une adaptation réussie iconisant à merveille ses protagonistes principaux, sa suite aura permis à Burton d’affirmer son style et d’offrir une vision plus personnelle du super-héros, plus solitaire et marqué par sa propre dualité. Deux œuvres très différentes mais complémentaires qui assoiront le personnage comme une valeur incontournable de la pop culture. 

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