Une petite histoire de la contraception en France

Une petite histoire de la contraception en France

Aussi loin que peuvent remonter les sources, bien avant l’appréhension du cycle menstruel et l’avènement des contraceptions modernes, les femmes ont toujours tenté de maîtriser leur fécondité. L’histoire de la contraception est toutefois loin d’être fluide et linéaire. Retour sur cette longue et périlleuse histoire… 

La contraception, une histoire très ancienne…

Dans l’Antiquité comme au Moyen Âge, bien avant l’invention des moyens de contraception, de nombreuses méthodes contraceptives existent. Soranos d’Ephèse, un médecin romain du IIe siècle avant Jésus-Christ, conseille aux femmes d’insérer de la laine ou de la charpie dans leurs vagins lors d’un rapport sexuel. Plusieurs textes louent les vertus contraceptives de certaines plantes, la férule et le genévrier en tête.

Au XVIIe et au XVIIIe siècles, les textes préconisent de sortir le pénis du vagin avant l’éjaculation (le retrait), de coiffer le pénis d’un petit linge, voire d’éviter la pénétration. La littérature libertine du XVIIIe siècle regorge par ailleurs de conseils. Les méthodes contraceptives sont toujours évoquées de manière implicite, pour que les ouvrages ne soient pas censurés.

Au sortir de la Première Guerre mondiale, la France fait face à une forte diminution de la natalité. Plus d’1.4 million d’hommes sont morts au front. La France fait en outre face à une crise économique importante et doit retrouver des forces productives. La loi nataliste de 1920 « réprime la provocation à l’avortement et à la propagande anticonceptionnelle », interdisant ainsi la publicité et la vente de contraception.

La mise au point de la pilule 

Dès la seconde moitié du XIXe siècle, des livres d’information sur la contraception paraissent aux Etats-Unis.

En 1956, le docteur Pincus invente la pilule contraceptive. Diplômé de la très prestigieuse université d’Harvard, ce médecin américain trouve le soutien de deux femmes. La première, Margaret Sanger, est infirmière à New York. En 1912, elle voit une mère de trois enfants mourir après un avortement clandestin. Elle décide alors d’ouvrir un bureau d’information sur la contraception avant de créer l’équivalent du Planning Familial américain, dans les années 1930.

La seconde, Katharine McCormick, n’est autre que la deuxième femme à avoir obtenu un diplôme de sciences au Massachusetts Institute of Technology (MIT). Elle hérite d’une fortune et décide d’en mettre une partie au service des recherches du docteur Pincus. Les premières pilules contraceptives sont d’abord destinées à des femmes souffrant de dérèglement menstruel.

Margaret Sanger (Source : Wikipédia) - Cultea
Margaret Sanger (Source : Wikipédia)

De la « Maternité heureuse » (1956) au Planning Familial (1960)

En 1956, Marie-Andrée Lagroua Weill-Hallé, Evelyne Sullerot, Catherine Valabrègue et le docteur Pierre Simon créent la « Maternité heureuse ». Cette association, l’ancêtre du Planning Familial, dit œuvrer « aux problèmes de la maternité et ses répercussions sociales et psychologiques » pour ne pas tomber sous le joug de la loi de 1920, toujours en vigueur. Quatre ans après sa création, l’association compte quelques 110 000 adhérentes. À l’époque, la France connaît environ 600 000 avortements clandestins par an. La contraception reste cependant taboue.

  • Marie-Andrée Lagroua Weill-Hallé est gynécologue. Au cours de ses voyages en Europe et aux Etats-Unis, elle visite des centres de planification des naissances. Ces derniers apparaissent en 1905 au Danemark, en 1916 aux Etats-Unis et en 1921 en Grande-Bretagne. Dans ces pays, les femmes commencent à se procurer assez librement des pilules contraceptives. Marie-Andrée Lagroua Weill-Hallé visite notamment les cliniques ouvertes par Margaret Sanger.

 

  • Lors de la création de la « Maternité heureuse », Evelyne Sullerot est enseignante. Dans les années 1960, elle rédige une thèse de sociologie à l’Institut Français de la Presse. Elle est notamment spécialiste de la presse féminine.

 

  • Catherine Valabrègue est une actrice et militante féministe. Au cours des années 1950, elle se rend plusieurs fois à Londres afin d’importer clandestinement en France des méthodes contraceptives, des pilules bien sûr, mais aussi des gels spermicides ou des stérilets.

 

  • Le docteur Pierre Simon est un précurseur des questions de santé et de sexualité féminine. Il se forme à l’accouchement sans douleur en URSS et importe ces méthodes en France. En 1954, il intègre le groupe Littré qui regroupe des gynécologues francophones souhaitant promouvoir la contraception. Pierre Simon participe lui aussi à la diffusion clandestine des méthodes de contraception en France.

En 1960, la « Maternité heureuse » devient le Planning Familial. L’objectif du Planning Familial est d’informer sur la sexualité et de militer en faveur de l’abrogation de la loi nataliste de 1920. Dès lors, l’association décide d’importer des contraceptions, comme des diaphragmes ou des gels spermicides.

La loi Neuwirth (1967) : légalisation de la contraception

Résistant, Lucien Neuwirth rejoint la France libre du général de Gaulle à Londres en 1942. L’anecdote qui suit est bien trop révélatrice pour ne pas être racontée. En 1944, alors qu’il s’apprête à avoir une relation sexuelle avec une soldate irlandaise, cette dernière lui tend un préservatif. Il découvre alors que les préservatifs et les gels spermicides sont en vente libre en Grande-Bretagne. En 1947, Lucien Neuwirth rejoint le Rassemblement pour la France (RPF), le parti créé par Charles de Gaulle.

Le projet du Planning Familial fait de plus en plus débat au sein de la vie politique française. En 1965, François Mitterrand, alors candidat à l’élection présidentielle, propose de légaliser la pilule contraceptive. Pour la première fois, la sexualité s’invite dans une campagne présidentielle.

En 1966, le député gaulliste de la Loire Lucien Neuwirth dépose une proposition de loi visant à légaliser la contraception. Il s’agit de la onzième proposition de loi sur le sujet. Lucien Neuwirth est toutefois le premier député de droite à vouloir officiellement légaliser la pilule. La proposition de loi fait l’objet d’âpres débats. Les communistes notamment, qui à l’époque constituent une force politique majeure en France, s’opposent à la loi. Selon eux, la légalisation de la contraception entraînerait forcément une forte baisse de la natalité et donc une diminution des forces de travail.

Le 28 décembre 1967, la loi Neuwirth légalisant la contraception est promulguée. La contraception peut être délivrée aux mineures uniquement si ces dernières ont un accord écrit de leurs parents. La majorité est alors fixée à 21 ans.

Simone Veil et Lucien Neuwirth (source : Géo) - Cultea
Simone Veil et Lucien Neuwirth (source : Géo)

La loi Neuwirth de 1967 est retenue par les historiens et les sociologues comme l’événement révolutionnaire de l’histoire de la contraception. Grâce à la pilule contraceptive, les femmes peuvent désormais dissocier la sexualité de la maternité. Il faudra en revanche attendre 1972 pour que les stérilets intra-utérins soient autorisés en France. Enfin, en 1974, une loi portée par Lucien Neuwirth et Simone Veil, désormais ministre de la Santé, instaure le remboursement de la pilule par la sécurité sociale. Le Planning Familial peut quant à lui délivrer anonymement des pilules aux mineures.

La loi Veil (1975) : légalisation de l’interruption volontaire de grossesse (IVG)

En 1971, 343 Françaises signent une pétition intitulée « la liste des 343 Françaises qui ont le courage de signer le manifeste “Je me suis fait avorter” », aujourd’hui connue sous le nom de « Manifeste des 343 salopes ». Rédigée par Simone de Beauvoir et parue dans Le Nouvel Observateur, la tribune demande la légalisation de l’avortement.

En 1972, le procès de Bobigny fait lui aussi grand bruit. Marie-Claire Chevalier est accusée d’avoir avorté illégalement, tandis que quatre autres femmes, dont sa mère, sont jugées pour complicité. Avocate de la défense, Gisèle Halimi fait innocenter ou relaxer les cinq femmes. Le « Manifeste des 343 » et le procès de Bobigny œuvrèrent amplement à la dépénalisation de l’IVG.

Gisèle Halimi (source : France Inter) - Cultea
Gisèle Halimi (source : France Inter)

Lors de son discours à l’Assemblée nationale, la ministre de la Santé Simone Veil met en avant les 300 000 avortements clandestins que la France connaît chaque année, alors que les chiffres officiels n’en recensent qu’une cinquantaine. Avant la loi, les femmes qui souhaitaient avorter avaient deux solutions. Les femmes les plus aisées allaient dans les pays limitrophes de la France où l’IVG était autorisé, en Angleterre notamment. Celles qui n’en avaient pas les moyens devaient avorter illégalement… à leurs risques et périls.

Le 17 janvier 1975, la loi Veil légalise l’avortement. La dépénalisation de l’IVG constitue une étape supplémentaire pour les femmes dans la maîtrise de leur fécondité. Il s’agit surtout d’une avancée cruciale dans la rude conquête de la liberté des femmes.

L’histoire de la contraception s’écrit encore aujourd’hui 

À la fin du XXe siècle et au début du XXIe siècle, plusieurs lois ont contribué à rendre la contraception encore plus accessible. En 1999, la pilule de contraception d’urgence, ou pilule du lendemain, fait son apparition dans les pharmacies. À partir de 2002, les pharmaciens peuvent délivrer gratuitement et anonymement la pilule du lendemain aux mineures.

En 2013, la contraception devient gratuite pour les jeunes filles âgées de 15 à 18 ans. Depuis quelques mois, la mesure concerne également les jeunes femmes âgées de 18 à 25 ans.

La contraception est désormais entrée dans nos mœurs. Fruit d’une dure lutte, le droit à la contraception fut un moment essentiel de l’émancipation des femmes, en ce qu’il permit de séparer la sexualité de la reproduction. Le choix pour une femme d’avoir ou non un enfant est l’un des piliers de sa liberté.

 

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