« Pink Floyd : The Wall » : comment cette œuvre a marqué son époque…

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Le film Pink Floyd : The Wall sort sur les écrans en 1982, trois ans après le onzième et si célèbre album éponyme sur lequel il se base.

Écrit principalement par Roger Waters, chanteur et bassiste du groupe Pink Floyd, produit par Alan Marshall et réalisé par Alan Parker, le film est parcouru de séquences animées, dessinées par le caricaturiste anglais Gerald Anthony Scarfe. L’œuvre devenue culte dans le monde du 7e art, interpelle par son surréalisme et choque parfois dans sa violence maussade et dépressive.

Pink Floyd The Wall - film 1982 - AlloCiné

Pink Floyd : The Wall, entre réalité et délires

The Wall retrace la vie d’une rock star « Pink » plongée dans les délires mélancoliques de la drogue. Le statut si encensé dans les années 70-80 des rocks stars est exploré, de sa conception aux drames personnels (une enfance sans père, une mère surprotectrice, un système éducatif qui vise à produire des rouages conformes de la société, un gouvernement qui traite ses citoyens comme pièces d’échecs, la superficialité de la célébrité, un mariage séparé, la drogue vers laquelle il se tourne pour se libérer). On illustre finalement un cycle commun à tous, la vie et son cynisme destructeur où seule la construction du Mur permet de survivre. Le film possède cette ligne directrice, brique après brique la métaphore s’élève, c’est en quelque sorte la chronologie du film.

Le concept du film a mûri peu à peu. Dans le milieu des années 70, le groupe Pink Floyd explose. Formé en 1965, c’est un groupe de rock progressif et psychédélique britannique composé initialement du chanteur et guitariste Syd Barett, remplacé par David Gilmour, du bassiste Roger Waters qui devient meneur du groupe, du claviériste Richard Wright et de Nick Mason, le batteur. Dans la folie du succès que leur apporte leur musique, les fans ont de plus en plus de ferveur. Waters comprend que le groupe est devenu Idole et l’amour des fans n’est plus seulement un amour de la musique.

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©Lebrecht/Rue des Archives

Aussi, le concept du mur s’impose peu à peu. La décision de nommer le personnage principal « Pink », découle en partie de cette approche, combinée à la question de l’aliénation croissante entre le groupe et leurs fans. Cela symbolise une nouvelle ère pour les groupes de rock, puisque Pink Floyd explore la dure réalité « d’être où nous sommes ».

Une analogie entre les vies de Waters et Barett

Si le petit Pink, héros du film est un personnage fictif, il réunit en lui les vies de Roger Waters qui a perdu son père à la Seconde Guerre mondiale et qui divorce en 1975, et Syd Barett dont le statut de Rock Star l’a noyé dans les drogues et les hallucinations. Bref, les analogies sont nombreuses, en écrivant le film Waters a puisé dans ses plaies. Cette souffrance parcourt le film, sublimée par un contraste fort dans les plans qui met en relief les détails des scènes.

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Syd Barett

Les dialogues quant à eux sont absents. Pink ne s’exprime que par la bande son (l’album The Wall). Le film contient 30 chansons chantées par Waters et Gilmour. Certaines apparaissent dans le film mais pas sur l’album et vice-versa. Ce dernier est un enchaînement de chansons qui racontent l’histoire de Pink, il est le narrateur de la plupart, et le film est l’illustration visuelle comme un grand clip.

À l’origine, un film devait être conçu avant même l’enregistrement du premier album de Pink Floyd. Il aurait été composé d’images de tournée avec Waters en tête d’affiche. On refuse le projet et c’est Alan Parker qui plaide pour lui jusqu’à permettre sa réalisation. Après essais, on décide de ne pas mettre Waters à l’écran, mais Bob Geldof. C’est un chanteur-compositeur irlandais du groupe de rock The Boomtown Rats qui refuse d’abord le rôle puis l’accepte. Le tournage est lourd, les tensions nombreuses, on ne parie guère sur le film jusqu’à sa sortie « hors compétition » lors du Festival de Cannes en 1982. Le film est finalement un succès.

Pink Floyd : The Wall, ou l’expression du Mur Salvateur

La création du film est une illustration de 95 minutes de l’album The Wall, sorti en 1979. Cette période des années 80 est marquée par la continuité de la guerre froide. Une vague néo-libérale bat le communisme dans les pays de l’Est, incarnée par Ronald Reagan aux États-Unis et Margaret Thatcher au Royaume-Uni. De plus, le 2 avril 1982, la guerre des Malouines éclate, opposant l’Argentine au Royaume-Uni. C’est dans ce contexte de tensions mondiales que le film naît.

D’une guerre contre le monde…

La guerre

La guerre est l’origine même du Mur. C’est l’élément traumatique central du film et de la vie de Pink, rattaché au souvenir de la mort du père de Waters. L’omniprésence de la guerre diffuse ce dégoût à son égard. Pink naît dans cet environnement de perte et d’isolement. When the Tigers Broke Free est la première chanson du film. Elle parle des tigres comme de tanks allemands prenant d’assaut Anzio en Italie. Les « Of a few hundred ordinary lives », comme le dira la deuxième partie de la chanson, sont les hommes du rang du père de Pink, que le gouvernement envoie lors de l’opération Shingle. L’illustration de la guerre est toujours terrible avec ce contraste permanent entre l’enfance et l’horreur. Or, pour survivre à cela, Pink commence à construire son mur mental, pour réintégrer une espèce d’équilibre émotionnel.

La subtilité du film se trouve dans les détails. Par exemple, la télévision qui restera obsessionnelle pour le Pink adulte, diffuse en continuité le vieux film de guerre The Dambusters, un biopic de Barnes Wallis, qui a conçu la bombe rebondissante. C’est un film de guerre qui parle de faire exploser des murs, ce qui est très symbolique pour The Wall. Les images sont traitées avec attention. Notamment les lumières qui n’existent que pour mettre en valeur l’ombre. Les gros plans se fixent sur la torpeur de Pink, tandis que celles de la guerre sont des plans d’ensemble mouvants. C’est le calme qui contraste avec la panique. D’ailleurs, dès les premières minutes, une course de soldats est rapprochée à l’image des fans qui se piétinent pour avoir accès au concert. Dans cette analogie, c’est le ressentiment de Waters contre le succès idolatoire.

Pink Floyd The Wall with Kevin McKeon, B - en reproduction imprimée ou copie peinte à l'huile sur toile

Cette guerre va conduire à un changement du comportement maternel de la mère, qui étouffe alors un peu plus Pink dans son isolement (paroles de The Thin Ice) et va constituer une plaie ouverte sur toute une génération.

L’éducation

Pink Floyd: The Wall (Alan Parker, 1982)

Si le film conteste la guerre, il critique aussi les méthodes éducatives qui ne laissent pas d’individualité aux élèves. On évoque à travers le célèbre Another Brick in the Wall, les années d’écolier de Pink. Les enfants chantent alors « Nous n’avons pas besoin d’éducation » ! Ils rejettent non pas l’école, mais la conformité dans laquelle les enseignants les plongent. C’est un cri contre le contrôle de la pensée par le système éducatif. La métaphore se file jusqu’à l’image où l’on voit tous les enfants qui marchent. Même rythme, même masque. Les enfants n’ont donc pas d’individualité, ils marchent sans regarder et tombent dans le hachoir à viande au bout du chemin. C’est une révolution contre le conformisme.

… à une guerre contre soi-même

Tous ces drames alimentent le Mur qui ne cesse de grandir. Alors qu’il est presque achevé, chaque brique le ferme davantage au reste du monde. Pink s’enfonce dans un véritable pays des merveilles de la folie, accompagné par ses hallucinations. Il perd sa femme et son équilibre. Il fantasme alors sur l’amant de celle-ci, dans un ballet d’ombres monstrueuses animées par les dessins de Scarfe. Une pièce immense où Pink n’a d’existence que dans un coin. Il voit apparaître la silhouette d’une femme qui se transforme en créature sexuelle tentant de le manger. L’utilisation des ombres et le mélange de l’animé dans le réel sont fascinants. Ces éléments concrétisent à l’écran le délire hésitant entre réel et imaginaire dans lequel se piège Pink. L’animé occupe 15 min du film et les séquences se répartissent à chaque construction, plus haute du Mur.

Le Mur écrase tout et, par conséquent, forme un cercle protecteur autour du personnage. La notion de tyrannie est alors très présente. « In perfect isolation here behind my wall », personne ne peut le rejoindre derrière son mur. Il a obtenu cette isolation parfaite et se transforme en Pink fasciste, car il est célèbre : il peut faire et faire faire ce qu’il veut. Des scènes de violence extrême s’enchaînent alors, ajoutant une touche Orange Mécanique. Lorsqu’il réalise ce qu’il est devenu, Pink abandonne enfin. Des enfants ramassent les miettes du Mur. La vie est un cercle et chaque génération construit son mur avec les débris des autres d’abord, puis le fortifie.

Pink Floyd - The Wall, un film de 1982 - Vodkaster

De sa naissance à sa déchéance, Pink se démènera ainsi toute sa vie pour construire son Mur. Une protection métaphorique finalement, contre la triste réalité qui lui a pris son père pendant la guerre, transformé sa mère, pris son individualité, ses amours et ses rêves. De ses années d’enfance dans l’Angleterre de l’après-guerre jusqu’à son isolement volontaire, le film entretient une tension progressive conduisant à une catharsis destructive. La vie de Rock Star idolâtrée par les fans et critiquée par Waters n’est qu’une utopie fictive. Chacun est traversé par la fatalité qui construit le rempart, quitte à s’enfermer dedans et ne plus en sortir. Est-ce alors une protection ou une prison ? À rechercher l’individualité face au conformisme, ne se perd-on pas dans un piège tendu par nous-mêmes ?

Pink Floyd : The Wall est un chef-d’œuvre autant musical que cinématographique. L’esthétisme transcende les messages, tandis que l’histoire, si elle reste relativement mélancolique, questionne l’individualité de tous. En bref, le film dénonce les guerres et les rouages éducatifs. Il sublime avec horreur les drames de la vie, tout en montrant qu’ils sont un cycle propre à la vie elle-même, de Rock Star ou de soldat. Le côté expérimental du film nous amène dans les profondeurs d’un psychisme artistique grandiose.

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Maurane Charles

Étudiante chercheuse en Histoire Contemporaine - Passionnée de littérature, de musique, de cinéma.
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