Pierre Bourdieu : le sociologue était-il féministe à sa manière ?

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Pierre Bourdieu, sociologue et intellectuel Français, est connu pour avoir révolutionné la sociologie. Ses travaux sont d’ailleurs étudiés aux quatre coins du monde. Et étonnamment, ses théories pourraient bien servir de socle aux théories féministes….

Le climat actuel voit se développer un féminisme qui revendique une déconstruction du système patriarcal. Et Bourdieu pourrait servir de base pour appuyer les théories féministes, même si celui-ci ne s’est jamais revendiqué comme tel. Dans cette analyse, nous allons tenter de savoir si Monsieur « habitus » pourrait avoir un quelconque lien avec le féminisme.

La domination du phallus est l’objet d’un processus historique

Une vision de l’histoire influencée par les dominants

Si certains considèrent que les divers rôles et activités attribués à la femme sont dûs à des caractéristiques naturelles qui les prédisposent, Bourdieu réfute cette hypothèse.

Il considère que ce point de vue n’est qu’un moyen pour les sphères dominantes (les hommes) de maintenir leur domination à travers un travail d’essentialisme. « L’histoire des femmes » n’est pas pour lui le fait de rendre compte de manière exhaustive des différentes sociales entre les genres, comme par exemple l’exclusion des femmes dans certains corps de métier.

Il considère qu’il vaut mieux se rendre compte de l’existence d’institutions qui provoquent le maintien d’un rapport de domination (Etat, Eglise, Ecole). Il dénonce notamment l’antiféminisme de l’Eglise, avec la diffusion d’une « morale familialiste » qui ne favorise que la reproduction d’un système patriarcal.

Quoi qu’il en soit, cette vision historique qu’il considère biaisée favorise le maintien d’un inconscient commun en défaveur des dominé(e)s. Ainsi son ouvrage La domination masculine (1998) désigne toute disposition d’esprit qui donne un rôle prédéterminé au genre.

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La dénonciation d’une domination universelle ?

Bourdieu souhaite faire le portrait de ce qu’est la domination du phallus à travers l’exemple de la Kabylie. Il a déclaré lors d’une interview pour Télérama, que son choix se fit car malgré la différence entre les sociétés kabyles et françaises, on pouvait retrouver des points communs. Il l’avait d’ailleurs déjà étudié (cf La sociologie de l’Algérie).

Bourdieu a voulu faire la rétrospective des deux sociétés, en démontant leurs points communs, fortement liés à une histoire de domination masculine. Pour résumer grossièrement, les « Kabyles c’est nous », mais en plus hypocrites. Il déclare d’ailleurs que :

« l’expression de la mythologie méditerranéenne est chez nous voilée, voire censurée, mais elle est là tous les jours. »

L’idée était donc de montrer que c’est un cas général et universel qui s’est déployé à travers des mécanismes similaires.

Comment la violence symbolique a favorisé l’intériorisation de cet ordre

La force de la violence symbolique

Nous avons vu précédemment que la vision historique des différences entre les hommes et les femmes favorisait une domination inconsciente sur ces dernières. Bourdieu démontre aussi que c’est à travers la violence symbolique que les schémas ont tendance à se développer.

La violence symbolique est un terme qui désigne l’existence d’une violence que l’on ne peut percevoir et qui, par son caractère caché, se propage de manière plus facile dans la société, sans être l’objet de remise en cause. Cette force symbolique cache comme « une magie qui s’exerce sur le corps sans contrainte physique ». Une magie qui serait consentie par les femmes, qui donnerait ainsi une supériorité à l’homme et donnerait aux femmes le sentiment d’être valorisées.

Un féminisme inefficace

Ainsi, il considère que les manifestations féministes ne doivent pas seulement illuminer les consciences sur les dispositions liées aux organes de domination.

En d’autres termes, il ne faut pas juste mettre fin à la relation de complicité qu’elles ont avec les organes dominants. Mais transformer radicalement les conditions sociales qui favorisent le maintien d’un rapport entre dominants/dominés. Dans son ouvrage cité précédemment, il parle d’une autre forme de violence qui persiste encore aujourd’hui…

Une violence toujours aussi présente

Le culte de la perfection est aujourd’hui fortement ancré dans notre société. Dans les publicités par exemple, on voit bien que le but est de promouvoir un produit qui permettra de les faire paraître plus jeunes, plus belles, plus minces… Mais à quel prix ? Bourdieu résumait bien ceci :

« Sans cesse sous le regard des autres, elles sont condamnées à éprouver constamment l’écart entre le corps réel, auquel elles sont enchaînées, et le corps idéal dont elles travaillent sans relâche à se rapprocher ».

Si on comprend bien, les femmes seraient, selon le sociologue, soumises à un auto-dénigrement. Celui-ci est incorporé depuis des lustres par une violence symbolique qui, inconsciemment, donne aux femmes le sentiment qu’elles doivent améliorer leur apparence car ce sont des femmes. On notera aussi que cette violence symbolique s’incarne à travers la pression sociale, les regards… Un phénomène d’autant plus exacerbé aujourd’hui avec les réseaux sociaux, moteurs de cette «magie ».

Pierre Bourdieu a-t-il l’étoffe d’un féministe ?

Bourdieu : celui qui voulait aller plus loin…

Pierre Bourdieu a voulu voir au delà du travail de ses collègues issus de sa propre discipline. Il a montré que certaines assertions sociologiques qu’on ferait sur les femmes ne pouvaient pas aider ces dernières à comprendre et à se détacher d’un système de division des sexes, où le « mâle » reste dominant. Cependant, savoir si on peut le mettre du côté des féministes est délicat. Sachant que son ouvrage a été fortement critiqué par le monde intellectuel.

… Mais qui a été sous le feu des critiques

Dans un premier temps, on a dénoncé le fait qu’il avait complètement éludé dans son ouvrage, la lutte des femmes par le passé pour gagner de nouveaux droits. En effet, il parle de droits « acquis » et de contraintes qui « s’abolissent ».

Ces sous-entendus sont vus comme une manière de mettre de côté l’apport des féministes dans l’histoire. Si elles ont obtenu ces droits, n’est-ce pas parce-qu’elles se sont battues pour les avoir ?

Si on prend l’exemple de la loi sur l’IVG, le projet de loi n’a pas été acquis, mais proposé et porté par une femme. Si les contraintes « se sont » abolies et non « ont été », n’est-ce pas un moyen de donner une image passive des femmes ?

Une du journal de l’Observateur en 1971

Un autre point qui n’a pas été apprécié, c’est le fait qu’il ne décrivait la domination que comme quelque chose d’inconscient, sans jamais parler du fait que certaines femmes sont depuis longtemps conscientes de leur aliénation. D’ailleurs, il explique que les femmes peuvent seulement sortir de ce système par le biais du mensonge, de la ruse, de l’intuition… Ce raisonnement est-il vraiment adapté en sociologie ?

Un troisième point que l’on peut retenir, c’est la considération des violences physiques. Même si Pierre Bourdieu les a rapidement évoqué, force est de constater qu’ignorer ces violences empêcherait de leur donner un sens. C’est un travail d’analyse d’ailleurs délicat, car s’il considère que la violence symbolique est quelque chose d’inconsciemment consentie, en serait-il de même pour les violences physiques ?

Pour finir, lors de son travail de déshistoricisation de l’historie des femmes, celui-ci passe sous silence le travail des historiennes qui, depuis les années 70, ont beaucoup apporté. Comme vu au début de l’article, c’est aussi ces historiennes qu’il critique, effaçant des années de débats féministes.

Bourdieu aura par la suite une influence assez importante dans le monde du féminisme. Cependant, le sociologue ne devrait-il pas davantage être considéré comme un humaniste ? Son ignorance des violences physiques et sa considération de l’esprit féminin ne lui ferment-elles pas les portes du féminisme ? Le débat est ouvert… 

 

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