Tout commence par les images d’un diner, d’une station-service et d’un motel sous quelques notes de The Story of a Broken Heart de Johnny Cash. Sommes-nous dans la Californie des adolescents du cultissime American Graffiti de George Lucas ? L’envoutant Twin Peaks comme le suggère la voix de Julie Cruise ? Le Chasseur de baleines signé Philipp Yuryev, a en effet tout du Teen Movie à une exception près : nous ne sommes pas en « America » comme le scandent les protagonistes du film. Nous sommes aux frontières de la Russie, à moins de cent kilomètres de cette Amérique fantasmée.
« Le Chasseur de baleines » : reprendre les codes d’un genre hollywoodien pour les subvertir
Qu’est-ce que le Teen Movie ? La réponse pour Adrienne Boutang, chercheuse et autrice auprès de Célia Sauvage de l’essai : Les teen movies, est plutôt simple. Un Teen Movie est un film ciblant ou faisant référence à la jeunesse. Une définition assez large, permettant néanmoins d’ajouter une nouvelle nuance. Les Teen Movies tels que nous les connaissons (de Grease à Mean Girls) sont issus d’un soft power profondément américain.
Synopsis : » Leshka est un adolescent qui vit dans un village isolé sur le détroit de Béring, situé entre la Russie et l’Amérique. Comme la plupart des hommes de son village, il vit de la chasse de la baleine et mène une vie très calme à l’extrémité du monde. Avec l’arrivée récente d’Internet, Leshka découvre un site érotique où officie une cam girl qui fait naître en lui un désir d’ailleurs… »

Qui n’a jamais rêvé de refaire le monde attablé au comptoir d’un diner milkshake aux mains ? De vivre l’allégresse de la victoire de l’équipe de football américain de son lycée ? Ou de danser sous les lumières du bal de promo ? Le Teen Movie a façonné l’imaginaire autour d’une adolescence fantasmée états-unienne pour le meilleur et (surtout) le pire. Un point que Philipp Yuryev, avec Le Chasseur de baleines, assume pour en faire une magnifique ode à une jeunesse rêvant d’une Amérique qui n’a jamais existé.
Comment réécrire le Teen Movie ? L’adapter à la jeunesse du détroit de Béring aux confins de la frontière Est de la Russie ? Par le soin et la maîtrise (assumée ou non) de ces codes. En somme ? La mise en scène d’un basculement opéré dès le début du film. Le Chasseur de Baleines revient aux sources du teen par son humour. Le film bascule dans ce sens dès sa séquence d’ouverture, par un habile jeu de montage, des images mythifiées de la ville de Détroit à la province reculée de Tchoukotka en Russie.
Réécrire le teen, c’est avant tout comprendre la jeunesse qui en est le cœur. En filmant ce territoire par ses adolescents, Philipp Yuryev parvient à en toucher le pouls. Nous ne sommes pas en Amérique. Nous sommes dans le Tchoukotka. Cette distinction s’opère par conséquent via ce que la caméra, sublimée par un travail de la photographie absolument somptueux, décide de filmer. Les détails qui font le Tchoukotka tels que la chasse à la baleine, ses paysages ou encore les intérieurs des habitations… Une mise en scène de la spécificité couplée à une dramaturgie redoutablement simple, mais efficace : celle de l’envie d’évasion de la jeunesse.

Le Chasseur de baleines se construit sur une série de paradoxes qui en font sa force. Un film profondément tchouktche par sa mise en scène, mais intrinsèquement universel par son sujet. Une question subsiste quand on parle de Teen Movie en effet. Qui suis-je ?
« Le Chasseur de baleines » : que reste-t-il de l’American Dream ?
Le Chasseur de baleines, malgré sa sortie en Russie en 2021, reste un film qui (malheureusement) se montrait comme augure de la situation politique actuelle. Que reste-t-il de l’American Dream dans un monde où la patrie qui s’autoproclamait « plus grande démocratie du monde » n’hésite pas à faire arrêter des enfants par sa police de l’immigration ? Que reste-t-il de cette illusion dans une ère où les femmes ne peuvent plus y disposer de leurs corps ? Une question que Le Chasseur de baleine rétrospectivement pose par le choix même de l’emplacement de sa caméra : le village de Lorino, une des localités les plus proches de la frontière américaine.
Leshka et son meilleur ami (Vladimir Lyubimtsev) rêvent de conquérir l’Amérique. Un songe que cette terre illusoire refuse en renvoyant les corps par la mer de ceux qu’ils essayèrent un temps de la traverser. En s’armant de sa caméra, le réalisateur fait le portrait d’une jeunesse universelle moderne. Si dans le Teen Movie historique tout tourne autour du fantasme et du rêve américain, Le Chasseur de baleines semble assumer quatre ans avant la réélection de Trump que ce genre est devenu moderne par la désillusion de celui-ci.
En transformant les USA en songe, Philipp Yuryev décentre son point de vue. L’American Dream n’est plus et il est temps de tourner notre regard vers de nouveaux horizons. Un point symbolisé par la situation géographique de Lorino entre deux fuseaux horaires. Un monde où Lorino est le futur et l’Amérique, symbole en temps de l’avenir, est un monde qui a toujours appartenu au passé. Le Chasseur de baleines, un film de Philipp Yuryev avec Vladimir Onokhov, Arieh Worthalter, Kristina Asmus, Vladimir Lyubimtsev à découvrir au cinéma à partir du 28 janvier 2026.
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