« Coward » : Lukas Dhont déconstruit les codes du film de guerre [critique]

"Coward" : Lukas Dhont déconstruit les codes du film de guerre [critique]

Coward est en compétition, cette année, pour la palme d’or dans la catégorie long-métrage. Réalisé par Lukas Dhont, également connu pour Close, avec à l’affiche Emmanuel Macchia et Valentin Campagne. Il casse complétement les codes du film de guerre original. Parmi la sélection, Coward faisait parti des favoris de la compétition, avant la victoire de Fjord

Une guerre filmée à hauteur d’émotions

Avec Coward, Lukas Dhont poursuit son exploration des sensibilités masculines et signe probablement son œuvre la plus ambitieuse depuis Close. En choisissant la Première Guerre mondiale comme décor, le réalisateur belge aurait pu tomber dans les codes classiques du film de guerre spectaculaire : scènes de bataille impressionnantes, héroïsme militaire ou tension permanente. Pourtant, Coward prend immédiatement une autre direction. La guerre n’est jamais réellement filmée comme un spectacle. Elle existe surtout dans les silences, les regards fatigués, les corps épuisés et l’atmosphère pesante qui accompagne les personnages du début à la fin.

Le film suit un jeune soldat intégré à une troupe de théâtre chargée de divertir les militaires au front. Mais très vite, Dhont détourne ce point de départ pour proposer une œuvre beaucoup plus intime que narrative. Les combats restent souvent hors-champ ; ce qui intéresse le réalisateur, ce sont les conséquences émotionnelles de la guerre sur ceux qui la vivent. Cette approche donne au film une tonalité profondément mélancolique, presque contemplative, qui contraste fortement avec la brutalité du contexte historique.

Coward

La mise en scène participe énormément à cette sensation. Fidèle à son cinéma, le cinéaste privilégie les gestes, les silences et les regards plutôt que les dialogues explicatifs. La caméra reste constamment proche des visages et des corps, créant une impression d’intimité parfois étouffante. Cette proximité permet au spectateur de ressentir les émotions des personnages plus qu’elle ne les explique réellement. Certains pourront trouver le rythme lent, notamment dans une seconde partie qui s’attarde longuement sur certaines séquences, mais cette lenteur semble volontaire : le réalisateur cherche moins à construire un film de guerre traditionnel qu’à installer un état émotionnel durable.

La douceur comme acte de résistance

L’une des plus grandes forces de Coward réside dans le contraste permanent qu’il crée entre violence et délicatesse. D’un côté, les tranchées, la peur et l’univers militaire ; de l’autre, les spectacles, les costumes et les moments de tendresse presque irréels qui naissent au sein de la troupe de théâtre. Ce décalage devient le cœur du film. Là où la guerre impose dureté et virilité, le théâtre offre aux personnages un espace où ils peuvent enfin exprimer leurs émotions librement.

Lukas Dhont filme la scène comme un refuge fragile au milieu du chaos. Les personnages y jouent des rôles, se déguisent, chantent et semblent momentanément échapper aux règles imposées par la société et par l’armée. Cette importance accordée au spectacle donne au film une dimension presque poétique, mais aussi profondément politique. À travers ces moments suspendus, Coward interroge ce que signifie réellement être courageux.

Coward

Le titre du film prend alors tout son sens. Le « lâche » désigné par Coward n’est pas forcément celui qui refuse de combattre, mais peut-être celui que la société juge trop sensible, trop fragile ou trop différent pour correspondre à l’image traditionnelle de la masculinité. Dhont déconstruit progressivement cette vision du courage. Dans son long-métrage, montrer sa peur, aimer ou exprimer ses émotions devient au contraire une forme de résistance face à un monde construit sur la violence et la domination masculine.

Cette réflexion sur la masculinité traverse tout le récit sans jamais devenir démonstrative. Comme dans Close, Lukas Dhont préfère la suggestion à l’explication. Les relations entre les personnages reposent davantage sur les regards et les non-dits que sur de grands discours. Cette retenue émotionnelle donne parfois au film une certaine froideur, mais elle rend aussi plusieurs scènes particulièrement bouleversantes.

 Une œuvre sensorielle et profondément humaine

Au-delà de ses thèmes, Coward impressionne surtout par sa cohérence esthétique et émotionnelle. La photographie froide et brumeuse des scènes de guerre contraste avec la chaleur presque irréelle des moments de spectacle, renforçant constamment l’opposition entre destruction et échappatoire artistique. Dhont compose régulièrement des images d’une grande beauté sans jamais esthétiser gratuitement la souffrance ou la guerre. Chaque choix visuel semble pensé pour refléter l’état intérieur des personnages.

Les performances des acteurs contribuent également à cette réussite. Leur jeu tout en retenue évite constamment le mélodrame, même dans les moments les plus émotionnels. L’alchimie entre les personnages fonctionne précisément parce qu’elle reste discrète et fragile. Le film refuse les grandes explosions dramatiques habituelles pour privilégier une émotion plus silencieuse mais souvent plus durable.

Cependant, cette approche très contemplative pourra aussi diviser. Certains spectateurs risquent de trouver le récit trop lent ou trop minimaliste, notamment parce que le film préfère l’atmosphère à l’action et la sensation à la narration classique. Mais même lorsqu’il semble s’égarer dans certaines longueurs, Coward conserve une sincérité rare.

Avec Coward, Lukas Dhont confirme surtout sa capacité à filmer l’intime avec une immense sensibilité. En détournant les codes du film de guerre, il livre une œuvre profondément humaine sur la vulnérabilité, le regard des autres et la difficulté de rester soi-même dans un monde qui valorise la violence. Plus qu’un simple récit historique, Coward apparaît finalement comme une réflexion universelle sur la masculinité et sur la place des émotions dans une société qui les considère encore trop souvent comme une faiblesse.

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Fin de projection – Coward de Lukas Dhont

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