En 1986, la mini-série de comics Watchmen est publiée par DC Comics avec Alan Moore à l’écriture et Dave Gibbons au dessin. Il s’agit d’une uchronie pessimiste sur le monde des super-héros en période de guerre froide, largement récompensée et analysée pour sa profondeur narrative et esthétique. C’est aujourd’hui un pilier du genre qui a eu droit à diverses adaptations et références.
Que raconte Watchmen ?
D’abord, il s’agit d’une uchronie, c’est-à-dire une version alternative de notre Histoire. Ici, la réécriture arrive quand Jonathan « Jon » Osterman subit un accident nucléaire qui va le transformer en super-héros aux pouvoirs quasiment divins en 1960. Sa présence aux Etats-Unis va permettre au pays de gagner la guerre du Vietnam ainsi que d’éviter le scandale du Watergate.
En conséquence, le président Nixon est réélu jusqu’en 1985, année correspondant au début du récit. La guerre froide n’a jamais été aussi tendue et la fin du monde semble proche, caractérisée par l’horloge de l’Apocalypse.
L’histoire commence véritablement avec l’assassinat du Comédien, l’un des six membres de l’équipe des Watchmen. Ces « Gardiens » vont alors mener l’enquête avant de découvrir qu’un complot plus large est lié à ce meurtre.

L’équipe hétéroclite et divisée compte le Dr Manhattan, considéré par le monde comme un Dieu vivant et en détachement total avec le reste de l’humanité. Viennent ensuite le Spectre Soyeux et le Hibou, couple d’anciens héros qui se sont détachés de leurs activités super-héroïques. Puis, il y a Rorschach, suprémaciste blanc lorgnant plus du côté du vigilante que du super-héros qui sera totalement investi par l’enquête.
Le dernier membre est Ozymandias, businessman mégalomane réputé pour être l’homme le plus intelligent du monde. Il subit lui aussi une tentative déjouée d’assassinat à son encontre, ce qui laisse présager que quelqu’un cherche à s’en prendre aux Gardiens.

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Alan Moore est connu pour ses positions anarchistes et sa croyance dans la magie. D’autres de ses œuvres comme Killing Joke, From Hell et surtout V pour Vendetta témoignent de ce style. Dans Watchmen, la critique des super-héros est extrêmement salée. La remise en question du monde de la bande dessinée passe d’une part par le style rétro des planches de neuf cases et de l’autre par son style graphique. Watchmen ne fera clairement pas comme le reste de l’industrie. D’autre part, on notera l’incrustation au sein de l’œuvre de récits de pirates, genre qui n’a plus lieu d’être à une époque où les héros sont banalisés.
Aucun des Gardiens n’est vertueux, certains sont directement fascistes ou juste des individus avides de violence. Il y a une vraie déconstruction du mythe du super-héros, de cet homme providentiel qui réglerait tous nos problèmes. Cela se retrouve dans le plan du méchant qui se place comme sauveur de l’humanité pour justifier ses crimes. L’apathie du Dr Manhattan vient également défier les attentes face à un homme aux pouvoirs extraordinaires qui pourtant ne fait rien pour aider son prochain.

Le gouvernement de Nixon, ainsi que celui de Reagan d’ailleurs, est sévèrement critiqué, notamment dans l’escalade de la violence face à l’URSS et envers le Vietnam, devenu ici un état américain après la guerre. La phrase « Who watches the Watchmen ? » (qui surveille nos Gardiens ?) hante l’entièreté de l’œuvre.
Cette question s’applique aussi aux superpuissances mondiales qui accélèrent l’horloge de l’Apocalypse jusqu’à la guerre nucléaire sans se soucier du sort des populations. Les méthodes du personnage de Rorschach sont très critiquées par l’auteur, proches de la radicalité de Reagan et de Thatcher à l’époque.
Comment adapter Watchmen ?
En 2009, la Paramount engage Zack Snyder, qui vient de sortir 300, pour réaliser une adaptation de la bande dessinée. Alan Moore s’oppose à cette adaptation et n’est d’ailleurs pas crédité au générique. Sa démarche est compréhensible au vu d’à quel point cette histoire est dépendante du format des comics pour être aussi pertinente.
Si dans l’ensemble il s’agit d’un film très fidèle en apparence, Snyder perd totalement la substance de l’oeuvre. Rorschach est montré comme badass, les Gardiens ont des ralentis cools et le méchant surprise devient évident. C’est sans même parler de la réalisation de Zack Snyder, qui oscille entre le ralenti exagéré et des choix de musiques proches du nanar.

L’autre adaptation majeure est la série de Damon Lindelof produite par HBO en 2019. Loin d’une redite de la BD, le showrunner de Lost et The Leftovers situe son action en 2019, trente ans après la fin de l’œuvre. La série réemploie certains personnages et éléments de cet univers pour questionner la place de la police et du suprémacisme blanc aux Etats-Unis.
On note notamment la réutilisation très pertinente du masque de Rorschach par des membres du Ku Klux Klan. La série gagne quatre Emmy Awards en 2020 et redonne à Watchmen matière à réflexion sur son propre univers, ainsi que sur l’évolution du super-héros dans nos médias.
Watchmen aura marqué durablement le monde des comics en dépeignant une image amère de la figure super-héroïque. Loin des couleurs chatoyantes de certains univers, Alan Moore et Dave Gibbons esquissent un monde sombre et miroir de son époque. Malgré une adaptation cinématographique trop éloigné de l’œuvre d’origine, la série de Damon Lindelof aura permis de la renouveler en déplaçant cet univers dans notre contemporanéité. En tout cas, allez découvrir si ce n’est pas encore fait ce chef-d’œuvre du neuvième art, disponible aux éditions Urban Comics.



