Violences policières et manifestations : la liberté d’expression en danger

Les violences relatées durant ces dernières semaines nous rappellent leur impact envers la population mais également envers la presse. La liberté d’expression devient ainsi de plus en plus en danger. Faisant l’état de violences, notamment policières, de nombreux journalistes et manifestants risquent leur santé si ce n’est leur vie pour dénoncer la vérité ou faire valoir leurs droits. Un constat qui ne date pas d’hier.

Des violences pendant l’arrestation de Youssouf Traoré

Alors qu’une marche était organisée pour Adama Traoré le 8 juillet 2023, trois journalistes ont dénoncé ces faits de violence auprès des journalistes : Clément Lanot, Pierre Tremblay et Florian Poitout. Alors qu’ils filmaient le placage violent de Youssouf Traoré, le petit frère d’Adama, les violences contre les journalistes ont débuté. Cette marche, interdite, visait à rendre hommage à Adama, mort après une interpellation policière en 2016. Cette attaque envers le petit frère de ce dernier fait l’état d’une certaine ironie en répétant ce qui est arrivé à son aîné.

Sur son compte Twitter, le journaliste indépendant Clément Lanot a publié une vidéo de l’incident. Dans cette vidéo, on aperçoit Pierre Tremblay, recevoir un coup de bouclier et être projeté au sol par un policier de la Brav-M. Une enquête a donc été ouverte pour alarmer la population sur ces violences.

violences-manifestations-traore-brav-m

Des journalistes blessés et traumatisés

Ces trois journalistes ne sont pas un cas isolé. Durant la même année et essentiellement au cours des grèves pour la retraite, les violences sont devenues de plus en plus régulières, comme le témoignent de nombreux journalistes.

Le cas de Khanh Renaud

Le premier est celui du photographe Khanh Renaud, travaillant pour Le Point. Le photographe a été tabassé et un policier a endommagé son appareil photo. Pourtant, Khanh Renaud était loin d’être un novice dans les situations les plus dangereuses.

Photographe de presse depuis plus de vingt ans au moment des faits, il n’était donc pas surpris de se retrouver au milieu de violences. D’autant plus qu’il était présent lors des émeutes de 2005 à Clichy-Sous-Bois. C’est en se rendant sur des lieux d’incendie et en exerçant son métier de photographe que K.Renaud a été attaqué :

« Une dizaine de jeunes, des collégiens et des lycéens aux visages dissimulés, menés par deux jeunes adultes, me sont alors tombés dessus. Les plus âgés m’ont demandé : « T’es qui ? » Quand j’ai dévoilé ma qualité de journaliste, ils ont encouragé les plus jeunes à m’attaquer. » 

« Ils m’ont roué de coups à la tête, aux jambes et aux bras pendant quelques minutes et lancé plusieurs pavés sur le corps. Puis ils ont arraché mon sac de matériel et mon téléphone portable avant de s’enfuir en courant en me laissant au sol. J’avais conservé un appareil sur moi. Malgré le sang, j’ai donc continué à travailler encore quelques heures. » 

« Ce qui me choque surtout, c’est que, contrairement aux émeutes de Clichy il y a vingt ans, il n’est plus possible de travailler en confiance avec les jeunes. En 2005, ils ne nous voyaient pas comme des cibles. Dans les émeutes de ces derniers jours, ils voulaient faire un carton. Ils nous assimilent aux policiers. Pour eux, nous sommes des ennemis. »

Il s’est alors rendu compte qu’une personne accompagnée avec un appareil photo était forcément un « ennemi » des émeutiers.

Les journalistes se cachent

À cause des évènements récurrents comme ceux-ci, de nombreux journalistes n’osent plus travailler au grand jour. D’autant plus que la plupart des journalistes ne peuvent être discrets à cause de leurs caméras ! De nombreux journalistes de télévision ont préféré renoncer à capter des images et même choisi de rester anonymes.

A l’image de ce journaliste de BFMTV à Marseille qui s’était ainsi mis à l’abri dans un hôtel du centre durant les émeutes de 2023. Il avait également masqué son nom, ainsi que le lieu où il se trouvait.

Une jeune journaliste de la chaîne TV Tours-Val de Loire avait elle aussi connu des agressions. Elle aurait été bousculée par une quinzaine d’individus qui l’avait menacée de mort, alors qu’elle prenait des images d’un véhicule incendié à Tours :

« Ils ont fracassé sa caméra par terre avec un pavé », Emilie Tardif, directrice déléguée de la chaîne de télévision.

Des attaques visées

Tous ces anciens évènements trouvent une corrélation avec les manifestations lycéennes de ces dernières semaines mais la méthodologie est cette fois-ci différente. Ces attaques visent essentiellement un type de médias se revendiquant d’une droite un peu plus radicale, à l’image des journalistes de CNews qui se trouvaient sur le lieu de différents lycées français.

Ces attaques prouvent que l’intention se tourne cette fois-ci vers un type de ligne éditoriale qui a durant de nombreuses années polarisé les débats et qui finit par devenir la cible principale. Mêlant exaspération et provocation, c’est la liberté d’expression qui en paie malheureusement le prix.

Des soutiens 

Pour répondre à ces violences, les Reporters Sans Frontières (RSF) avaient décidé d’apporter leur soutien aux victimes durant les manifestations de 2023. Le secrétaire de l’organisation avait même déclaré ceci :

« Au-delà de l’animosité, de la violence verbale, de la haine des journalistes, il y a maintenant des passages à l’acte à l’image des attaques vécues par les maires. Une violence déchaînée contre tous ceux qui incarnent la démocratie ». Christophe Deloire, secrétaire général de RSF.

Il déplorait également le fait que ces faits soient de plus en plus rapprochés les uns des autres. L’organisme RSF avait compté pas moins de dix attaques de journalistes. Les journalistes étaient touchés quel que soit le journal, montrant que les penchants politiques n’affectaient même pas les agresseurs.

Ainsi, deux journalistes du Figaro, un photographe de Libération et plusieurs reporters de la presse quotidienne régionale ont eux aussi été violemment agressés. À Besançon, un journaliste avait reçu un coup de barre à mine à la tête, ce qui lui a valu sept points de suture. Un journaliste de Ouest-France avait lui aussi été frappé et son téléphone lui avait été pris. Et, à Nanterre, deux journalistes de la chaîne Al-Jazira avaient été défigurés et dépouillés de leur matériel.

RSF avait pour ce fait mis en place la « hotline RSF violences urbaines », disponible 7 jours sur 7 et offrant une ligne directe. Cela donnait une possibilité aux journalistes victimes d’agression d’appeler ce numéro pour se protéger et accéder à des services d’urgence si besoin. Les victimes avaient également l’accès à des services juridiques, psychologiques, des prêts de matériel et des formations pour se protéger sur le terrain.

Et les organisations de la paix dans tout ça ?

Plusieurs associations visant à établir la paix et à défendre les plus démunis s’étaient indignées. On y retrouvait notamment Amnesty International ou encore l’Organisation des Nations Unies (ONU). Avant le confinement de mars 2020, Amnesty International avait déjà signalé un nombre important de cas de recours illégal à la force et de pratiques policières discriminatoires en France.

La haut-commissaire de l’ONU avait également pris la parole sur les violences policières françaises :

« Nous exhortons les autorités françaises à éviter de prendre des mesures qui résultent dans la stigmatisation de groupes entiers et nous les exhortons à prendre activement des mesures pour que des groupes ne soient pas stigmatisés ou ne voient pas leurs droits de l’homme violés parce que certains individus ont fait des choses qu’il ne fallait pas faire. »

Michelle Bachelet, haut-commissaire de l’ONU.

En 2023, après la mort de Nahel, l’ONU demande à la France de traiter les problèmes profonds de racisme et discrimination au sein de sa police. L’année suivante, le Comité des droits de l’homme de l’ONU alerte concernant morts par armes à feu, LBD/grenades, blessures graves, arrestations arbitraires et défaut de RIO dans notre police française. En 2025, la CEDH (Cour européenne des droits de l’Homme) condamne la France pour violation du droit à la vie après la mort de Rémy Fraisse. Et face aux mobilisations des lycéens en France en 2026, l’ONU s’est dite «inquiète» face aux violences…

« Nous suivons avec inquiétude les incidents liés aux manifestations étudiantes et aux blocages de lycées en France, dont certains ont dégénéré en violences » […] « Nous appelons chacun à veiller à ce qu’elles restent pacifiques et à ce qu’il n’y ait pas de recours disproportionné à la force de la part des forces de l’ordre. Le droit de réunion pacifique doit être respecté. »

Shabia Mantoo, porte-parole du Haut-Commissariat de l’ONU.

Où en est-on aujourd’hui ?

Il est difficile de dire que tout cela ait évolué positivement en 2026. Le constat s’envenimerait même un peu plus au vu des images des manifestations du 17 octobre. Néanmoins, le constat est encore plus grave. Ce n’est plus la presse qui se voit principalement visée mais également les instances gouvernementales, à l’image de la mairie de Limoges. Dilapidées et parfois brûlées, les infrastructures de notre institution ne représentent plus qu’aux yeux des manifestants, et surtout des casseurs, des monuments à détruire pour satisfaire une envie de déstabiliser le pouvoir en place.

En faisant cela, ne détruisons-nous pas plutôt tout ce qui régit notre démocratie ? Cette structure qui s’est étiolée à petits feux d’année en année par un gouvernement qui préférait fermer les yeux face aux violences et éteindre les revendications par le biais d’une force policière galvanisée et libre de tout méfait envers les manifestants ?

La polarisation des débats télévisés n’a pas non plus aidé. Toute cette vague d’incertitude amène aujourd’hui des violences exacerbées et des pillages de magasins vraisemblablement menés par des groupuscules extrémistes qui ne cherchent qu’à déstabiliser un pays déjà dos au mur.

On sera également frappé par ces images d’un pompier manifestant face à une brigade policière sur la place de la République, prouvant une rupture fondamentale de notre système social. En 2026, au-delà du journalisme, c’est toute une société qui est victime d’une violence inouïe et inédite au cours de cette Vème République.

Les sorties médiatiques du président Emmanuel Macron ne rassurent aucunement par rapport à ce qui se passe au sein du pays. On se demande même si nous avons toujours un maître à bord de la nation pour calmer les tensions.

Au moment des manifestations lycéennes, ce dernier se trouvait sur un porte-avion français durant le test d’une nouvelle arme nucléaire et à la veille du 17 octobre, il assistait au concert de Céline Dion à la Plénitude Arena. Une dichotomie qui nous frappe et amène plus d’inquiétude que de réconfort à l’aube d’une nouvelle élection présidentielle. 

Depuis l’exécution policière du jeune Nahel, les violences ne cessent plus. En s’en prenant directement aux journalistes et aux manifestants, l’État français s’attaque aussi à la liberté d’expression et de manifester. Selon le RSF, la France se tiendrait 32e au classement mondial de la liberté d’expression aujourd’hui alors qu’elle était à la 22ème place en 2019. Cette place est assez problématique sachant que dans notre devise le mot « liberté » apparaît. 

Sources : 

Related Posts

Laisser un commentaire