Le Wild West Show : le spectacle propagande du mythe de l’Ouest américain ?

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La guerre civile, que l’on connaît sous le nom de guerre de Sécession, a traumatisé l’esprit des Américains. Après une longue période de reconstruction de douze ans, on entre en 1877 dans une période « d’âge d’or ». En effet, l’économie industrielle reprend vivement et on se remémore les grands moments de la guerre de Sécession. Si jusque-là la célébration de la Déclaration d’Indépendance du 4 juillet 1776 n’était pas prisée, elle devient dans ce contexte la fête nationale qu’il faut honorer. C’est sous cette impulsion que William Cody, dit Buffalo Bill, va créer le célèbre spectacle du Wild West Show.

La création du Wild West Show par Buffalo Bill

À l’approche de la fête nationale du 4 juillet 1882, la ville de North Platte, où Buffalo Bill s’est installé, n’a pas de spectacle en prévision. Si quelque temps auparavant, la célébration restait discrète, on organise à présent des pique-niques patriotiques, des feux d’artifices… Notable de la région et doté d’une grande réputation, la municipalité charge Buffalo Bill d’organiser la cérémonie. De son expérience des chasses organisées pour le grand-duc Alexis Alexandrovitch, aux spectacles dans lesquels il a joué, Buffalo Bill puise dans sa vie et saisit le succès des aventures de l’Ouest, appréciées des citadins de l’Est.

Buffalo et John Burke recrutent des cow-boys voisins, font venir des Indiens et prévoient une fausse chasse aux bisons. Lors de la représentation, Buffalo sur son cheval blanc Isham mène la danse, montre ses talents de tireur. Les Indiens sont en costume d’apparat, les cow-boys exécutent des numéros d’adresse. On s’inspire de la vie quotidienne de l’Ouest en gestation, agrémentée par des attaques d’Indiens et des bisons. C’est un succès.

Après deux ans d’élaboration et de collaboration entre John Burke, l’un des meilleurs agents du pays, Nate Salisbury (un ami, ancien soldat et aussi comédien), manager chargé de la logistique, et William, qui annonce et joue dans le spectacle, le Wild West Show se monte. Ce spectacle se déroule en plein air, beaucoup plus adapté aux dimensions de l’Ouest et à ses propres ambitions qu’un théâtre fermé qui devenait vite trop étroit pour représenter les grandes plaines de l’Ouest. C’est un spectacle avec une douzaine de séquences sur la vie dans l’Ouest, mais aussi des boutiques qui vendent des spécialités de l’Ouest et des produits dérivés des Indiens du spectacle.

La tournée américaine du Wild West Show et son message nationaliste

Le Wild West Show captive les spectateurs et tourne à travers l’Amérique du Nord et le monde pendant 30 ans, de 1883 à 1913. Le spectacle débute le 19 mai 1883 à Omaha dans le Nebraska, puis entame une tournée américaine. Chaque show s’ouvre sur le Star-Spangled Banner, interprété par l’orchestre de cow-boys dans un déploiement de drapeaux américains. Il deviendra en 1931 l’hymne national. Si la collaboration Cody, Burke, Salisbury fonctionne bien, le dernier tombe malade. Par conséquent, il est remplacé par James Bailey le manager du cirque Barnum. Dès 1895, la tournée est plus intense avec des arrêts beaucoup plus fréquents (131 villes en 190 jours). Dans ce WWS de Buffalo Bill, des images fortes de l’Ouest américain diffusent un message nationaliste.

Les « héros » et « héroïnes » du show

Avec l’image de Buffalo Bill sur les affiches, on cherche à attirer les spectateurs avec la présence de « héros » de l’Amérique. Pour cela, on n’hésite pas à préciser que « Buffalo sera présent à chaque représentation ». C’est aussi pourquoi on le présente comme le Colonel William Frederick Cody, avant Buffalo Bill, rappelant son implication dans l’histoire des États-Unis. S’il est l’une des figures les plus attractives du Wild West Show, d’autres y sont recensées.

Par exemple, Annie Oakley et son époux Frank Butler, tireurs d’élite, rejoignent le show en 1885. Ils tirent dans toutes les positions et Annie devient une légende. Des actrices jouent également la célèbre Calamity Jane, cette femme qui porte le pantalon, légende de l’Ouest. On célèbre aussi la mémoire du Colonel Custer, lors de la séquence de reconstitution de Little Big Horn. Bien qu’il ait commencé sa carrière comme soldat de l’armée de l’Union pendant la guerre de Sécession, son passé est occulté pour qu’il n’en reste que son héroïsme dans l’Ouest. Le spectacle diffuse largement ces images « héros » et « héroïnes ». En définitive, ces fabrications permettent d’alimenter le mythe de l’Ouest.

Les héros et héroïnes de la légende de l'Ouest américain - Cultea

Les cow-boys

Les cow-boys sont essentiels aux spectacles de Buffalo Bill. À la base simple vaqueros, il les sublime dans son spectacle écartant la boue et la saleté. Ce sont des cavaliers émérites, maîtrisant le lasso à la perfection, animateurs de rodéos, défenseurs des femmes et des enfants contre les bandits et les Indiens. Ils doivent être un modèle pour les enfants. Ils portent le chapeau Stetson qui remplace le sombrero, des bottes décorées, des chemises colorées et foulards assortis. On crée ici une image du cow-boy qui se diffuse et deviendra caractéristique, partout dans le monde !

Mais si on retient des cow-boys ces hommes rustiques, il existe aussi dans le WWS des cow-girls. Même si dans la réalité des ranchs les femmes se trouvaient à la cuisine ou au jardin, le spectacle à partir de 1900 engage une douzaine de jeunes filles. Elles montent en amazone, vêtues de longues jupes et d’un Stetson, prouvent leur habileté au tir et au lasso.

Affiche du Wild West Show de Buffalo Bill - Cultea

Les Indiens dans le Wild West Show

Une part importante du spectacle repose sur les Indiens. Les affiches n’en manquent d’ailleurs jamais. Ils ont bercé les histoires de l’Ouest. Souvent joués par des acteurs maquillés dans les spectacles car ils n’inspirent pas confiance, Buffalo Bill veut de vrais Indiens dans son show. Pour cela, il s’appuie sur ses relations passées, notamment dans la tribu des Pawnees où il a des amis.

Affiche du Wild West Show de Buffalo Bill - Cultea

Dans les années 1880, Buffalo Bill traite avec le Bureau des affaires indiennes.(une administration du gouvernement des États-Unis qui gère les droits spécifiques octroyés aux minorités indiennes américaines) pour que des Sioux Lakotas entrent dans le spectacle. Environ 3 000 Indiens joueront dans le WWS. Si l’accord tient de 1889 à 1892, le nouveau directeur du Bureau, Thomas Morgan n’accepte pas que les Sioux gardent une image archaïque et guerrière dans le spectacle, alors qu’à cette période, on essaye de les transformer en fermiers. Il ne parviendra pas à imposer sa volonté à Buffalo Bill.

Le WWS entretient le nationalisme et le montre à travers le rôle attribué aux Indiens, qui finissent toujours vaincus et soumis. Et si les Indiens acceptent de jouer ces rôles, c’est seulement parce qu’ils gagnent un salaire et une sécurité, soit 25 dollars par semaine. Le chef Sitting Bull reçoit 50 dollars et l’exclusivité du bénéfice de la vente de ses photographies et autographes. Les Indiens apparaissent dans leur grand costume de cérémonie, emplumés de la tête aux pieds et font sensation.

Ils peuvent aussi pratiquer certaines de leurs traditions, alors que dans les réserves, ils en sont interdits (interdiction des armes et des danses rituelles).

Des chefs indiens dans le spectacle ?

Buffalo Bill en compagnie de Sitting Bull - Cultea
Buffalo Bill en compagnie du chef Sioux Sitting Bull. Granger NYC/© Granger NYC/Rue des Archives

Buffalo Bill souhaite aussi l’inclusion de chefs indiens vaincus dans le spectacle. Si l’on peut interpréter cela comme une humiliation de plus, c’est pour Buffalo Bill le moyen de montrer la valeur de ces Indiens. Il les fait défiler dans la parade initiale à ses côtés, pour « tenter de convaincre le public de ne plus mépriser ou craindre les Indiens ». Les chefs restent tout de même gardés afin de rassurer. C’est ainsi que trois chefs indiens défilent dans le WWS en 1885, 1886 et 1906.

  • Sitting Bull. Un des chefs sioux de la coopération indienne vainqueur de la bataille de Little Big Horn est ainsi accueilli par des sifflets et injures. Il repart finalement sur un cheval donné par Buffalo Bill, dans la réserve de Great River dans le Dakota du Sud, où il meurt en 1890.
  • Gabriel Dumont, un Métis francophone du Manitoba (Canada). Il a participé à la révolte des Métis de la rivière rouge pour leurs droits face aux colons.
  • Geronimo, grand chef apache prisonnier de l’armée.

Plusieurs chefs indiens ont fait une apparition dans le Wild West Show de Buffalo Bill - Cultea

Buffalo Bill associe donc Indiens et cow-boys dans son spectacle, une association reprise plus tard avec la naissance du cinéma et le début des westerns.

La confrontation entre colons et natifs

Lors de la conquête de l’Ouest, les Américains se battent contre le monde hostile. Ils cherchent une cohésion, une identité après leur liberté gagnée face à l’Angleterre. Ils trouvent légitime de s’attaquer au monde sauvage pour le « civiliser » (dominer par les arts, la science). Mais la réalité est plus complexe. Les natifs sont en fait moins facilement réductibles que le prévoyaient les Américains. Pour les puritains, la terre de l’ouest est le chaos où on doit faire régner l’ordre chrétien. Les Indiens sont les serviteurs de Satan. On adopte avec eux deux attitudes : la christianisation et la réjouissance de leur élimination.

L’Indien a une mauvaise image : paresseux, pervers, sanguinaire, avec un culte stupide, plus proche de la bête que de l’humain… On diffuse des images de construction de pirogue, de rites religieux, de crimes commis sur les premiers colons, d’anthropophagie, de scalp…

On se rassemble autour d’un ennemi commun en fabriquant des « héros ». Ce sont des figures de force, de « droiture », qui fondent le mythe de l’Ouest américain entretenu notamment à travers le succès du WWS. Les nombreuses cultures détruites, les populations décimées, dépossédées ne sont pas prises en compte dans les mentalités des colons de l’Ouest américain de l’époque.

Des années 1850 aux années 1890, le gouvernement américain organise le déplacement des Indiens dans des réserves toujours plus pauvres territorialement. Les Delaware sont les premiers à connaître l’exil (1809). Le gouvernement prévoit une installation à perpétuité sous la garantie de traités. Le territoire sera redéfini, déplacé au fur et à mesure. En 1898, on acte la fin des structures tribales. Ce sont les débuts de l’assimilation forcée.

La tournée européenne : un succès qui suit son temps

Carte postale colorisée du Wild West Show de Buffalo Bill, diffusée en France - Cultea
Carte postale colorisée, diffusée en France lors de la tournée de 1905 © Getty

Les inventions dans le spectacle

Le Wild West Show est un spectacle de grande envergure. En outre, on monte des séquences aux moyens exceptionnels et une importante affluence de gens. C’est la mise en place d’une logistique de conséquence. En somme, on a 250 acteurs/figurants, autant de chevaux et bisons, des séquences qui passent de 12 à 24. Dans chaque ville de la tournée, il faut trouver un espace d’au moins 60 000 m². Il faut trouver des points d’eau où les tentes et animaux seront installés. De plus, il ne faut pas être trop loin de la gare, car les déplacements du show se font par le chemin de fer.

Affiche du Wild West Show de Buffalo Bill - Cultea

L’Amérique évolue. Si le spectacle prône son authenticité et la restitution du passé, il s’adapte aux progrès. Par ailleurs, il les incorpore même en son sein. C’est ainsi que l’électricité remplace le gaz. Qu’une automobile déguisée en locomotive remplace les chariots des colons. Que les Indiens conduisent des voitures (moteur à explosion), et que les tireurs visent des cibles en bicyclette. Ces progrès vont être montrés et exportés dans toutes les villes-étapes des tournées.

Une tournée européenne à succès

Lorsque, sous le conseil de Mark Twain (écrivain américain), Buffalo Bill entame une tournée européenne, il décide d’adapter le WWS à l’actualité et aux pays. C’est un succès d’abord en Angleterre en 1887, puis en France en 1889, et dans d’autres pays européens jusqu’en 1892.

Dans chaque pays, le WWS joue l’hymne local puis le Star-Spangled Banner. Il insiste sur les liens entre les États-Unis et le pays visité, tente des interventions dans la langue du pays… Ainsi, on mentionne en France la présence de Canadiens d’origine française dans la troupe et le souvenir de La Fayette. On a aussi Christophe Colomb en Espagne et les immigrants d’Allemagne ou d’Italie. Bien que le WWS se base toujours sur un même fil conducteur, il sait s’adapter à l’actualité et aux pays pour rester attractif.

Affiche du Wild West Show de Buffalo Bill - Cultea

La culture américaine s’exporte

Les affiches de propagande couvrent les murs des villes, les boutiques du WWS sont prises d’assaut À Paris et Londres, la mode est alors aux livres américains. Les vitrines regorgent d’articles inspirés de l’Ouest, comme des robes en peaux de bison, des costumes en peaux d’ours, des tapis tissés, des couvertures indiennes, des arcs, des flèches… C’est finalement le début d’une exportation de masse de la culture américaine.

Malgré ces adaptations qui font mouche et le succès de la troisième tournée européenne de 1902 à 1906, le WWS s’essouffle. Le spectacle de Buffalo fait faillite en juillet 1913.

Finalement, si le Wild West Show présente un spectacle avec pour thème la « conquête de l’Ouest », il est marqué par une forte politisation. C’est une espèce de propagande des États-Unis qui met en scène le mythe du Far West. Le show évolue en fonction de son temps, exportant ainsi des idéologies et technologies à travers ses tournées. Il est aussi le précurseur d’une exportation de culture de masse. Il participe enfin, comme propagande des États-Unis, à inscrire dans l’histoire et les mentalités le mythe de l’Ouest américain au détriment de la culture indienne.

Sources :

  • Portes Jacques, Buffalo Bill et le Wild West Show : légende et postérité, Hachette Livre, 2016
  • Portes Jacques, Buffalo Bill, Fayard, 2002
  • Portes Jacques, Histoire des Etats-Unis de 1776 à nos jours, Armand Colin, 2010
  • Kasson, Joy S., Buffalo Bill’s Wild West : Celebrity, Memory and Popular History, Hill & Wang, 2000

 

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Maurane Charles

Étudiante chercheuse en Histoire Contemporaine - Passionnée de littérature, de musique, de cinéma.
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