En 1985 paraît Le Parfum, Histoire d’un meurtrier de Patrick Süskind. Dès sa sortie, ce livre connaît un succès grandissant et qui n’en démord pas aujourd’hui. Pourquoi ce roman reçut-il un si grand engouement, a marqué le lectorat de l’époque et continue de le faire encore aujourd’hui ?
La transposition d’une époque
Une des premières grandes qualités de cet ouvrage se trouve dans la manière de retranscrire une époque bien précise de l’Histoire de France. Située quelques décennies avant la Révolution française, l’histoire prend place au sein d’un pays qui s’engouffre dans la misère sociale.
Les caisses de l’Etat se sont vidées durant la construction d’un château extrêmement ambitieux à Versailles et des guerres interminables, ce qui a amené à la dégradation du mode de vie des Français. C’est là où Süskind fait débuter son récit. Par le biais d’une naissance dans les marais nauséabonds de Paris, l’auteur dépeint une société crasseuse et dénuée de couleurs chatoyantes.

Sa description de la ville dans son ensemble suivra ce schéma peu flatteur et nous immergera au cœur de cette société aujourd’hui révolue. C’est donc à travers cette idée que le livre frappe fort.
Comme dit plus haut, Le Parfum est publié en 1985. Or, cette plongée dans cette France du XVIIIème siècle est tellement puissante que l’on penserait ce roman contemporain à cette époque lointaine. Né en 1949 et d’origine allemande, Patrick Süskind n’a pourtant jamais connu la monarchie de Louis XV.
Cette découverte en devient d’autant plus impactante dans la suite de la lecture. L’immersion est tellement méticuleuse qu’on ne peut que saluer la minutie de l’écriture de son auteur.
C’est pour cela que cette première partie située à Paris nous marque le plus et nous reste en mémoire une fois la lecture terminée. Toutefois, le livre n’a pas fini de nous surprendre et de dévoiler toute sa maîtrise d’écriture.

Une écriture ciselée
Le Parfum n’est pas qu’une plongée dans une France sous la monarchie absolue. C’est également un champ lexical prononcé et un objectif clair mais hautement risqué au vu de son format. Le pari du Parfum réside dans sa recherche retranscriptive de l’odorat au sein d’une structure qui ne s’y prête pas forcément.
Partick Süskind frappe donc un deuxième grand coup en réussissant avec brio cette retranscription audacieuse. Il le fait en suivant Jean-Baptiste Grenouille, parfumeur à la quête du parfum ultime pour pallier l’inexistence de sa propre odeur corporelle.
C’est l’un des seuls romans qui réussit à décrire si habilement l’odeur qu’il recherche à faire transparaître qu’il finit indubitablement par nous la faire ressentir. Cette plongée dans ce monde des senteurs arrive tellement à nous envoûter que cela nous distrait des moments les plus violents de l’œuvre.
Immergé dans ce monde olfactif en compagnie de son personnage principal, nous passons parfois à côté de la cruauté de ses actes. On se prend même à revenir quelques lignes en arrière pour constater avec effroi ce qu’il s’est passé durant notre immersion au sein de cette nouvelle odeur.

Cette quête folle de Grenouille nous entraîne ainsi au sein d’un récit aussi envoûtant que repoussant. Au fil des pages, nous sommes contraints de suivre un personnage qui plonge encore plus profondément dans sa propre folie. Une folie aussi cruelle que tragique au sein d’une société qui a perdu toute émotivité.
En cherchant le secret du parfum qui l’a une fois déboussolé, Grenouille recherche une des dernières réelles émotions de ce monde déshumanisé alors qu’il est ironiquement l’un des personnage les plus désincarnés. Une dissonance qui ponctuera l’ensemble de l’histoire racontée.
Ce sera via cet axe émotif que le roman se conclura. Un final puissant mais déroutant par son approche qui dénote avec la globalité de l’ouvrage mais qui peut se justifier si cette impression était la volonté de son auteur.
Faisons mention de la traduction pointilleuse de Bernard Lortholary qui réussit fidèlement à nous faire ressentir cette attention olfactive voulue par Patrick Süskind. Ce travail lui vaudra même en 1992 l’obtention méritée du Grand Prix national de la traduction du ministère de la Culture.
Le Parfum est un livre fascinant structurellement parlant. Auteur contemporain de notre époque, Patrick Süskind arrive pourtant à nous immerger pleinement dans la France du début du XVIIIème siècle comme s’il y avait vécu. Il arrive également à transmettre au lecteur les différentes odeurs et parfums qu’il dissémine tout au long de son histoire. Son œuvre devient ainsi un véritable tour de force et fait transparaître une véritable maîtrise de l’art de l’écriture.
N.B. : les illustrations utilisées dans l’article proviennent majoritairement du répertoire du peintre Henry Fuseli, peintre suisse du XVIIIème siècle et un des principaux représentants du romantisme noir.
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