« Le Monde d’hier » de Stefan Zweig (1942) : une Europe en pleine transformation [critique]

« Le Monde d'hier » de Stefan Zweig (1942) : une Europe en pleine transformation [critique]

Stefan Zweig, auteur prolifique d’œuvres biographiques, décide dans le courant de l’année 1934 de s’atteler à l’écriture de son autobiographie. Cet ouvrage est profondément marqué par sa vie dans une Europe chamboulée par les événements du début du XXe siècle. Que dit-il de ce monde dans lequel il a vécu la plus grande partie de son existence ?

Une autobiographie s’émancipant de sa condition

Le monde d’hier. Souvenirs d’un Européen est considéré par beaucoup comme l’œuvre testament de la vie de l’auteur. Il se place ainsi comme l’élément central du roman par la figure du Je et retrace ses origines et son parcours dans une Europe en pleine évolution. Ce qui marque durant les premiers chapitres est la prise de distance qu’il exerce avec le lecteur.

Excepté au début du livre, il ne se penche pas tant que cela sur sa vie et préfère se tourner vers les différentes figures qui ont façonné sa personnalité et ses choix. Cette autobiographie n’en possède finalement que le nom, car il préfère centrer son récit autour d’autres sujets plutôt qu’autour de sa propre personne.

C’est donc au lecteur de s’imaginer quel genre d’homme il a pu être au cours de sa vie, car Stefan Zweig ne se penchera pas dessus, voyant le potentiel ailleurs. Nous sommes plutôt accompagnés le long du roman par un guide bienveillant et mélancolique, dont le chagrin accapare peu à peu l’entièreté de ce qu’il raconte.

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Il nous fait ainsi rencontrer quelques grandes figures de cette époque. On passe donc de Romain Rolland à Freud, au sein d’une Europe en pleine effervescence créative et exacerbée par les tragédies qu’elle subit. Cette boulimie culturelle forge l’auteur et le marque profondément et cette volonté de puiser dans ses souvenirs sans recherche réellement approfondie nous amène à suivre un récit allant droit au but.

Ici, pas d’esbroufe ou d’emphase. Les faits sont clairement rédigés et l’auteur va directement à l’essentiel. La lecture en devient fluide et cette précision nous permet de découvrir une Europe révolue, mais qui en dit beaucoup sur ce siècle passé.

Une Europe fragmentée

Entre la fin du XIXe siècle et le début de la Seconde Guerre mondiale, l’Europe dans laquelle a vécu Stefan Zweig a connu mille vies. Le point de vue de l’auteur renforce cette impression. Il n’y a qu’à comparer l’existence d’un Européen à la fin de ce siècle et celui d’un citoyen vivant dans l’Europe de l’entre-deux-guerres. Tout cela en moins d’une trentaine d’années.

C’est essentiellement pour cela que le roman de Zweig possède un intérêt certain pour quiconque voudrait se lancer dans la lecture de ce livre aujourd’hui. Il est le témoignage d’un continent rempli de bouleversements, que ce soit politiquement, socialement ou culturellement parlant.

L’auteur en profite également pour appuyer tous les problèmes existants qui amèneront aux tragédies du lendemain. C’est là où le récit est le plus percutant, c’est quand il démontre clairement que tout cela aurait pu être évité en prenant du recul face à une escalade démesurée débouchant sur les plus grands conflits de notre Histoire.

Néanmoins, il contrebalance lui-même cet argument en admettant que l’humanité a inconsciemment soif de conflit durant les périodes de paix relative. Dans cette appétence démesurée, certains paient le plus lourd tribut.

L’Autriche-Hongrie, essor et décadence

Etonnamment, le pays natal de Stefan Zweig est l’épicentre idéal dans ce que souhaite raconter l’auteur. L’empire austro-hongrois fut l’un des emblèmes de cette Europe grandissante, mais connut également une chute vertigineuse au sortir de la Grande Guerre.

Les dernières heures de cet empire sont méticuleusement bien retranscrites dans Le Monde d’hier. Ancienne place forte de la culture et de l’architecture, la ville de Vienne connaîtra au cours de ces années-là une perte de vitesse flagrante, à l’image d’un pays victime des conséquences de la fin de la guerre et de la signature du traité de Versailles.

Le point de vue d’un homme foncièrement amoureux du pays qui l’a vu naître en devient déchirant face à un monde qui finit par s’obscurcir dans les aléas malsains du fascisme. C’est peut-être pour cela que le récit accélère son déroulé au moment de l’arrivée du nazisme.

Comme si l’auteur, attristé de ce constat, préférait ne pas s’épancher plus en profondeur dans ce dernier grand virage majeur d’une Europe divisée. Ce déclin termine ainsi la construction d’un témoignage décryptant une vie européenne pleine de rebondissements et d’effervescence et qui ne doit surtout pas être oubliée.

Avec Le Monde d’hier, Stefan Zweig implémente son vécu au sein d’une Europe faisant face à des changements majeurs qui entraîneront des répercussions mondiales. Il témoigne son amour pour ce mélange de culture et cette pluralité des nations, amenant également son lot de problématiques. Ce plaidoyer puissant amène des parallèles intéressants avec l’Europe contemporaine et, malgré ses faiblesses, nous rappelle la force que l’on peut en tirer.

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