La légende de l’Inconnue de la Seine : le visage le plus embrassé du monde ?

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À la fin du XIXe siècle, on sort des eaux de la Seine une noyée. Jusque-là rien de surprenant, on ne compte plus le nombre de cadavres avalés par le fleuve ! Mais ce jour-là, on ne soupçonne pas encore que l’Inconnue de la Seine gravera ses traits à tout jamais dans la mémoire des gens.

Les noyés de la Seine, une attraction parisienne

La morgue jusqu’en 1804

Peinture de la Seine

Le principe de la morgue au XIXe siècle est radicalement différent du notre aujourd’hui. Déjà, on ne possède pas les mêmes moyens, pas de chambre froide, pas de pudeur non plus… Le terme même de “morgue” apparaît aux alentours du XVIe siècle dans les prisons. Les corps sont alors “morgués“, c’est-à-dire examinés et jugés avec mépris par les gardiens de prison. L’emploi du mot change à Paris dans les prisons du Châtelet, où un dépôt de cadavres est entreposé dans la basse-geôle. Les Parisiens peuvent alors venir observer au travers du guichet les cadavres à la morgue afin de les identifier.

Jusque sous Napoléon Bonaparte, les corps repêchés dans la Seine et les cadavres inconnus ramassés dans les rues restent quelques jours à l’hôpital avant de disparaître incognito six pieds sous terre. En 1804, le préfet de police Dubois décide de déménager la morgue dans un établissement où les morts ont la possibilité d’être traités avec plus de dignité.

La mort en spectacle

La Morgue, visite favorite des Parisiens au XIXe siècle
La Morgue, visite favorite des Parisiens au XIXe siècle

C’est ainsi qu’on construit un bâtiment spécial sur l’île de la Cité, au niveau du quai du marché neuf actuel. En 1868, Haussmann fait ouvrir une nouvelle morgue à la pointe de l’île de la Cité, juste derrière Notre-Dame (square de l’Île-de-France actuel). On y expose les corps sur des tables de marbre noir derrière une vitrine de verre, presque nus. On arrose régulièrement les cadavres d’eau froide afin de leur permettre de garder une certaine contenance. La morgue est ensuite ouverte au public pour que ce dernier puisse « identifier les inconnus ». Mais les visites deviennent finalement de véritables attractions touristiques. Les gens prennent peu à peu l’habitude de rendre visite durant leur balade du dimanche aux inconnus de la morgue. On se moque des difformités que prennent les corps dans la mort…

La volonté première d’identification des victimes d’infanticide, d’assassinat, de noyade ou autres est supplantée par le divertissement morbide des visiteurs. C’est plus de 40 000 personnes qui viennent assister à ce spectacle tous les jours. Si aujourd’hui, les touristes viennent en masse visiter la Tour Eiffel ou le Louvre, à l’époque la morgue de Paris est une attraction incontournable du tourisme parisien.

 

Il faut attendre le préfet Lépine en 1907 pour que la morgue ferme ses portes au public. On lui donne ensuite le nom d’Institut médico-légal en 1914, installé depuis lors sur les bords de Seine, dans le 12e arrondissement. Les corps retrouvent alors une dignité après la mort, cachés des regards des curieux des et moqueurs malsains.

La légende de l’Inconnue de la Seine

Des traits qui inspirent et fascinent

À la fin du XIXe siècle, le corps d’une jeune fille est repêché dans la Seine. Lorsqu’on l’amène à la morgue, le médecin légiste trouve le visage de la noyée incroyablement beau. Fasciné par la jeune femme, il fait venir un artiste afin de réaliser un masque mortuaire du visage de la femme. Le moule est ensuite commercialisé par l’Atelier Lorenzi, entreprise parisienne fondée par le mouleur d’art italien Michele Lorenzi. Les traits de l’Inconnue de la Seine se répandent en France et en Europe.

Les arts décoratifs intègrent son visage dans les bâtisses de Paris, des masques sont réalisés, utilisés dans les soirées mondaines… Par la suite, sa beauté inspire de nombreux artistes. Le symbolisme entre la femme, l’eau et la mort rappelle notamment Ondine, et fascine les esprits tortueux. Richard Le Gallienne intègre l’Inconnue de la Seine dans son roman, L’adorateur de l’image. Nabokov, l’auteur de Lolita, lui consacre même un poème, et l’œuvre de Céline L’Église présente en couverture le masque de l’inconnue. Man Ray tente même avec un montage photo de lui redonner son regard.

Illustration pour le roman d’Aragon "Aurélien" par Man Ray (1944).
Illustration pour le roman d’Aragon Aurélien par Man Ray (1944).

Les causes de sa mort restent quant à elles mystérieuses. Bien qu’assurément noyée, on suspecte parmi beaucoup de versions, un suicide. Effectivement, son visage présente une tranquillité fascinante, contrastant avec la violence de la mort. Son sourire à peine dessiné, diffuse à celui qui le regarde une agréable vague de sérénité. Ces éléments favorisent d’autant plus l’imaginaire autour de son histoire et de son identité.

Le visage le plus embrassé du monde ?

Le visage de Resusci Anne est basé sur le masque mortuaire de l’Inconnue de la Seine.
Le visage de Resusci Anne est basé sur le masque mortuaire de l’Inconnue de la Seine.

Dans les années 50, la popularité de l’Inconnue de la Seine va prendre un tournant radical. Le Norvégien Asmund Laerdal, fondateur d’une société de jouets spécialisée dans des poupées en plastique mou, dirige son attention vers cet illustre visage. Il veut utiliser ses techniques de création de jouet pour réaliser des mannequins pour les apprentis secouristes. Sa compagnie rapporte la création d’un mannequin de taille humaine et d’apparence très réaliste qui permettrait aux élèves d’être davantage motivés pour apprendre les techniques de réanimation. Touché par l’histoire de cette jeune femme décédée à un si jeune âge, il fit modeler un visage à partir du masque mortuaire pour son nouveau mannequin d’enseignement, Resusci Anne. Le visage de l’Inconnue de la Seine devient alors le plus embrassé du monde…

Malgré une légende romancée et très populaire, il est peu probable que le masque ait été moulé sur le visage de la morte. Effectivement, les noyés de la Seine étaient souvent repêchés boursouflés, le visage cyanosé… La pureté de notre Inconnue de la Seine est donc sans doute un mythe en grande partie façonné.

Sources :

https://laerdal.com/fr/docid/1117082/La-jeune-femme-de-la-Seine

https://www.unjourdeplusaparis.com/paris-insolite/morgue-visite-favorite-paris-au-19e-siecle

Lista Giovanni, L’Inconnue de la Seine. Un plâtre de René Iché, Ligeia, 2015 (N° 141-144)

Bruno Bertherat, La mort en vitrine à la morgue à Paris au XIXe siècle (1804-1907), Presses universitaires de Provence, 2005

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