« À tous les bâtards » d’Eddy de Pretto : de l’intime à l’engagement [Critique]

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Plus de trois ans après son premier opus Cure (2018) empreint d’une révolte intérieure qui lui avait valu d’être nommé trois fois aux Victoires de la Musique, Eddy de Pretto a sorti un second album A tous les bâtards, le 26 mars 2021. Autel dédié à la différence, œuvre intime et engagée mais qui pourtant séduit moins. Comment se réinventer face à une industrie musicale – et un public – qui pousse à la performance ?

Des mots qui (se) frappent

Eddy de Pretto, ce sont d’abord des mots. Des mots organiques, qui se meuvent, qui heurtent, qui résonnent. Ce nouvel opus, plus sophistiqué que le précédent, témoigne de la maturité prise par l’auteur. Les paroles empruntent une nouvelle profondeur dont la poésie enveloppe et tranche. À l’instar du titre à double-sens Désolé Caroline dans lequel il décrit sa volonté d’en finir avec les addictions.

« Mais je te laisse à ton été / Qui est en fait un grand hiver / Beaucoup trop bien déguisé »

L’hybridation musicale, spécificité et légitimité culturelle

La musicalité est plus recherchée aussi, mêlant des styles variés : il y a du rap dans Créteil Soleil, du lyrisme dans Bateaux-Mouches, des sonorités house dans La Fronde. Oscillant entre le chanté et le parlé (comme dans Tout Vivre), l’hymne à la différence est porté par une hybridation musicale qui assoit sa légitimité culturelle.

C’est ce formidable mélange, entre un lyrisme emprunté à la variété française avec laquelle il a fait ses débuts (reprenant du Piaf dans Bateaux-Mouches) et le phrasé, les sonorités propres à sa génération qui fait la richesse de l’album.

Un nouvel opus qui se veut aussi intime que le précédent

Dans ses 15 titres, choisis parmi plus de 40, Eddy avoue vouloir faire « moins genre », se livrer « avec ses tripes… Comme à quelqu’un d’intime ». S’il est des gens pour qui la musique est une thérapie, Eddy de Pretto en fait indiscutablement partie. Depuis Cure, album empreint d’une révolte intérieure, le chanteur poursuit sa quête identitaire à travers son spleen et ses doutes. Se mettre à nu, voilà le pari difficile que se lance le chanteur.

« J’suis censé raconter ma vie, dire tout c’que j’ai dans mes tripes / C’est c’que tout l’monde aime hein / Voir si l’herbe est plus ou moins verte hein ».

Et pourtant son intimité apparaît dans cet album avec plus de pudeur, plus de distance aussi, malgré quelques titres poignants (Tout Vivre, Rose Tati), au profil d’un engagement plus fort. La révolte intérieure qui grondait s’est transformée en manifeste aux intonations sociales.

Des titres engagés

A tous les bâtards s’adresse, comme Coluche dans son message du 30 octobre 1980 « J’appelle les fainéants, les crasseux, les drogués, les alcooliques, les pédés… », aux marginaux.

« On est tous le bizarre de quelqu’un » se confie-t-il.

Freaks sonne ainsi comme un appel à la liberté et à la différence face à la stigmatisation sociale. « Papier buvard d’une société qui bouge » il évoque aussi les violences policières à travers Val de Larmes (en référence au Val de Marne où il a grandi), le sort des banlieues (Créteil Soleil) ou l’envie d’enterrer le vieux monde (La Fronde : « je suis prêt à effrayer jusqu’à enterrer le vieux monde »).

Tout vivre pour trouver des choses à dire

3 ans pour sortir un album… C’est peut-être finalement l’engagement le plus fort d’Eddy de Pretto. Il témoigne de cette révolte contre l’injonction à la performance qui règne dans l’industrie musicale.

« Sortir du jeu à la va-vite / J’écris pas de poème, de chant, en faisant un concours de bites ».

De cette conscience aussi, qu’il y a, comme nous le disait Camus « un temps pour vivre et un temps pour témoigner de vivre » (Noces à Tipasa, 1939).

Il exprime ainsi dans Tout Vivre, la difficulté à écrire (« Je me demande pour qui j’écris, pourquoi j’écris, et ça c’est tous les soirs ») et la nécessité de vivre, d’investir pleinement le présent en « ces temps qui grondent » pour avoir « de grandes choses à dire, des choses qu’on n’dit pas à demi / Des choses qui demandent à grandir, et qui mûrissent avec les rides ». Le temps vécu, comme matériaux de créativité, pour ne pas dire des choses à la va vite mais écrire des lignes qui restent. Accepter de prendre le temps, de se nourrir et de murir… pour guérir et pour témoigner.

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