Il existe dans le cinéma des œuvres maudites, censurées et parfois interdites. Les Diables de Ken Russel (The Devils, 1971), c’est tout ça à la fois, un film condamné vers les bas-fonds du catalogue de la Warner Bros. Plus de 50 ans plus tard, la rancune de la production envers ce chef-d’œuvre problématique existe toujours.
Les Diables se déroule en 1634 dans la ville fortifiée de Loudun en France. Le récit qui s’y conte deviendra l’un des cas de possession démoniaque les mieux documentés de l’histoire prémoderne, plus connu sous le nom de l’affaire des possédés de Loudun. Au cœur de ce drame véridique, Urbain Grandier (Oliver Reed), un abbé charismatique et séducteur, et Jeanne des Anges (Vanessa Redgrave), une nonne bossue rongée par une obsession maladive pour cet homme qu’elle ne pourra jamais avoir…
Ce qui aurait pu n’être qu’une petite histoire de désir refoulé va se transformer en quelque chose de bien plus terrifiant. Et pour cause, le Cardinal de Richelieu cherche à détruire les remparts de Loudun pour agrandir le pouvoir royal. Seul Grandier s’oppose à la destruction, en farouche protecteur. Quoi de mieux alors que de l’accuser à tort de pactiser avec les démons et d’avoir abusée des nonnes pour le condamner à mort ? La ville, mais aussi tous les protestants, seraient alors à la merci du Roi.
Cette histoire d’ensorcellement, de complot politique et de fausses accusations fascine l’auteur Aldous Huxley qui s’en inspire pour écrire un ouvrage en 1952. Son titre ? Les Diables de Loudun, qui connaîtra également une pièce de théâtre signée John Whiting en 1960. Ce n’est que plus tard que le réalisateur Ken Russel en fera le sujet parfait pour son prochain long-métrage. Sorti en 1971, Les Diables deviendra très vite l’un des films les plus censurés de tous les temps. Si vous avez la chance de le découvrir, préparez-vous au choc qui vous attend ! Vous n’en ressortirez pas indemnes !

Les Diables : l’un des films les plus controversés de tous les temps !
Les Diables semblait déjà signer son destin de film maudit au début de sa production. Ken Russel, qui triomphe avec Women in Love, propose le scénario à United Artist qui avait déjà produit son précédent long-métrage. Le studio, choqué, refuse immédiatement de financer ce projet trop risqué. Finalement, ce sera Warner Bros qui achètera les droits. Ils ne savent pas encore dans quoi ils se sont embarqués. Ont-ils réellement lu le scénario ou voulaient-ils profiter d’une belle collaboration avec un réalisateur à succès ?
Sur le tournage, Ken Russel est aidé par Derek Jarman, futur acteur et réalisateur du film Edward II, qui lui propose la conception d’un décor anachronique qui suggère une ville prison plutôt qu’un vrai lieu médiéval. Loudun ressemble à s’y méprendre à une nouvelle vision du Metropolis de Fritz Lang. Pour le casting, Russel compte sur la présence d’Oliver Reed, son acteur fétiche, pour le rôle de Grandier. Vanessa Redgrave accepte le personnage de Jeanne après le refus de Glenda Jackson, lassée d’interpréter des névrosées sexuelles.
La première projection annonce la couleur du cauchemar à venir. Les Diables, c’est la foi religieuse qui se transforme en hystérie collective. Ce sont des nonnes qui se livrent à une fureur orgiaque jodorowskienne de la prétendue possession démoniaque. C’est une critique archaïque du pouvoir et de la manipulation. C’est la notion de pureté qui côtoie le chaos et la folie. Ce sont des exorcismes qui se transforment en spectacle grand public. C’est du Dreyer mêlé à une vision infernale et hallucinatoire. C’est un plan final qu’on ne peut pas oublier. Finalement, le résultat est sans appel : la classification X en Grande-Bretagne et aux Etats-Unis.
Pire encore, le film est interdit en Italie et des rumeurs allaient jusqu’à prétendre que les acteurs principaux pourraient être emprisonnés s’ils osaient fouler le sol italien. Il sera également interdit de diffusion en Finlande pendant plusieurs années, conséquence de sa violence et d’un contenu pouvant potentiellement nuire à la santé mentale.
Les réceptions critiques sont très négatives pour son caractère outrageant. Par ailleurs, le Vatican aurait demandé le retrait du long-métrage à la Mostra de Venise, alors qu’il était en compétition. La célèbre critique cinéma Pauline Kael reprocha au film de « commercialiser l’hystérie » et Roger Ebert lui attribua la note rarissime de 0/4 en laissant parler son sarcasme :
« Je ne sais pas pour les autres, mais pour ma part, je suis sorti du Cinema Theater en me sentant nouveau, différent et, oui, meilleur. Les poisons de notre système politique avaient été drainés hors de moi. J’étais entré dans la salle comme un participant involontaire aux atrocités de notre temps. Mais croyez-moi, tout cela est derrière moi maintenant. Il m’a fallu du courage pour aller voir Les Diables, tout comme il a fallu du courage à Ken Russell pour le réaliser. »
Pour calmer les tensions, Les Diables est censuré de certaines de ses séquences polémiques. Parmi elles, un moment très décrié mettant en avant une statue du Christ et les nonnes en plein délire « blasphématoire ». Sans aucun doute la scène la plus choquante de l’œuvre. Mais le mal est déjà fait. Les censures s’enchaînent. Warner Bros exige une version qui conviendrait parfaitement pour le marché américain. Plusieurs minutes du montage y passent. Le réalisateur Joe Dante expliquait qu’à chaque projection du long-métrage de Ken Russel, une séquence disparaissait.
Oliver Reed défendra le film contre vents et marées, mais le réalisateur jettera l’éponge sur l’existence de la bobine originale du film, critiquant que l’histoire vraie de Loudun était bien plus horrible que ce que Les Diables racontent.

Une maîtrise du cinéma qui se cache toujours dans l’ombre !
Plus de cinquante ans après sa création, Les Diables reste pratiquement invisible. Il n’existe aucune sortie Blu-Ray ou DVD officielle et digne de ce nom à travers le monde. La seule édition est une version britannique de la BFI (British Film Institute), complètement censurée mais disponible depuis 2012. Après des années de négociations acharnées, Warner Bros refuse de fournir des versions haute définition du long-métrage de Russel.
Toutefois, ce DVD unique est très révélateur de l’obstination du studio à faire disparaître Les Diables. Warner Bros a accepté sa sortie à contre-cœur, mais en imposant de lourdes conditions : aucun Blu-Ray labellisé et pas la moindre trace d’un montage Director’s Cut. Pas de célèbre logo WB lors de l’introduction non plus. Le tout, en fournissant une bande de qualité médiocre plutôt que les négatifs originaux. Lorsque le BFI a voulu inclure le documentaire du tournage Hell on Earth qui donne un net aperçu des scènes coupées, Warner Bros a exigé que les images soient supprimées.
Le critique Mark Kermode, fervent défenseur du film à n’en point douter, avait retrouvé les séquences chocs en 2002. C’est lui qui a pu reconstituer un probable Director’s Cut (qui contient un certain plan de Sœur Jeanne et d’un os, m’voyez…), mais le studio a mis son veto et renié toute diffusion officielle de ce nouveau montage.
Les Diables est pourtant soutenu par de nombreux réalisateurs à travers le monde. Guillermo del Toro, qu’on ne présente plus, explose publiquement contre le studio qu’il abandonne en 2014 pour Universal (Crimson Peak), pour protester contre le sort du film de Ken Russel qu’il désire ressortir dans une version restaurée.
« Aujourd’hui, il ne peut être vu dans son entièreté uniquement en Angleterre, à condition d’être diffusé en tant qu’expérience éducationnelle. Ce n’est pas un accident. Ce n’est pas un manque de demande. C’est un acte réel de censure. Et c’est extrêmement flagrant. »
Difficile de lui donner tort sur la puissance du film qui met son spectateur dans tous ses états, tout en remettant en question la notion de pouvoir. En fait, le réalisateur du Labyrinthe de Pan a touché un point crucial : Warner sort régulièrement des éditions restaurées de films choquants datant de la même époque, comme Orange Mécanique ou l’Exorciste. Pourquoi Les Diables n’aurait-il pas droit à sa seconde chance ? Warner Bros n’aura jamais donné d’explication et préfère oublier ce film.
La dernière mention du film par Warner Bros qui frôle l’absurde
Attendez, nous avons écrit « oublier » ? Justement, c’est plus compliqué que cela. Aujourd’hui, plus rien ne semble prouver l’existence du chef-d’œuvre de Ken Russel dans le catalogue de Warner Bros. Seulement voilà, une aberration cinématographique et son caméo provocateur sont apparus en 2021.
Oui, nous parlons bien de cette horreur qu’est Space Jam Nouvelle ère ! Tout au long du match de basket-ball qui sert de scénario, les spectateurs peuvent jouer à Où est Charlie ? pour trouver les personnages du studio, encourageant Lebron James et les Looney Tunes. Ce qui représente le seul intérêt de cette mauvaise publicité peut donc nous permettre de localiser le Roi de la Nuit de Game of Thrones, Pennywise de Ca, Scooby-Doo et pleins d’autres que les familles reconnaîtront probablement. On peut même apercevoir une des nonnes nymphomanes des Diables. Comment ? L’incompréhension devient totale !
Comment un studio peut-il autoriser une référence à un film dont il veut littéralement taire l’existence ? Warner avait pris soin de retirer Pépé le Putois pour des raisons de contenus inappropriés, tout en incluant des références à Alex Delarge et ses potes Droogs du film Orange Mécanique de Stanley Kubrick. Serait-ce une plaisanterie d’un technicien du film ou une provocation pure et simple envers les cinéphiles ? Bref, une bonne raison de détester encore plus ce Space Jam 2… Oublions-le très vite et revenons sur notre sujet !

Aujourd’hui, la disparition du film de Ken Russel reste un mystère à part entière. Après tout, Warner Bros possède une liste des plus prestigieuses productions qu’Hollywood ait pu fonder. Certains de ces classiques qui sont aussi des chefs-d’œuvres ont eu droit à des ressorties remasterisées, dont les plus controversées. L’hypothèse la plus crédible pour Les Diables reste alors la crainte de réactions négatives de la part des groupes religieux.
Une frilosité qui semble dénuée de sens quand on compare le film avec ce qui sort aujourd’hui dans les salles de cinéma. Nombreuses sont les œuvres à montrer des séquences traumatisantes et éprouvantes. Plusieurs films d’horreur se révèlent bien plus graphiques. Hélas, Les Diables est condamné dans les caves de Warner Bros, ne circulant que dans des copies de qualité médiocre.
Ken Russel est mort en 2011 sans avoir vu son bijou diffusé dans la dignité. Il avait pourtant enregistré un commentaire audio pour le Director’s Cut avec Kermode. Commentaire audio que personne ne peut entendre, puisque Warner n’approuve pas la diffusion. Récemment, le film était visible dans sa version censurée sur la plateforme Shudder, mais ce fut de très courte durée selon les internautes. Il en est de même pour Apple TV qui n’a pu se le procurer que quelques heures avant sa disparition.
Certains cinéphiles tentent de réinsérer les scènes supprimées avec des résultats désastreux. Perte de qualité soudaine, recadrage du film, décalage de son. Rien qui ne permette le visionnage qu’aurait souhaité son réalisateur. Aussi, la plupart des exemplaires vendus sur les plateformes reprennent l’édition BFI de qualité moindre et n’ont toujours rien d’officiel. Cette situation complètement hallucinante fait de l’œuvre une incroyable anomalie cinématographique. Le magazine Sight & Sound liste souvent Les Diables comme l’un des films les plus importants du XXe siècle et de nombreux cinéastes le couvrent d’éloges.
Découvrir aujourd’hui Les Diables, c’est accepter de s’aventurer dans un propos politique brûlant : instrumentaliser la foi par le pouvoir, le contrôle social par la répression sexuelle, l’hystérie collective manipulée par intérêt. Huxley voyait déjà dans la triste affaire de Loudun un curieux parallèle avec le Maccarthysme et la Peur Rouge des années 50. Russel ajouta sa propre vision des dérives du pouvoir. Avec sa mise en scène hallucinée, le film reste une expérience fascinante, terrifiante et dérangeante, qui n’a rien perdu de sa superbe. Rares sont les films à vous laisser bouche bée des années après.


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