Rencontre avec les interprètes de « Mina & Loy » [Festival d’Avignon 2021]

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Etrange OVNI que ce spectacle durant le festival d’Avignon. Mina & Loy n’est pas vraiment qu’une pièce de théâtre. Tantôt débat, tantôt improvisation, sa force ne réside finalement que dans l’enthousiasme du public. C’est lui qui porte le rôle principal avant tout. Pour comprendre la complexité d’un tel défi pour ce spectacle, nous sommes allés à la rencontre des interprètes Pascale Caemerbeke et Camille Le Breton. 

Mina est institutrice à Aubervilliers. Loy, sa petite-fille, est collégienne en passe de décrochage scolaire. Comme beaucoup, elles ont mal vécu tous ces mois écoulés. Soucieuses des autres et de la planète, elles cherchent à retrouver la joie de vivre. Le lien d’amour qui les unit leur donne de l’audace. Pour lutter contre la désespérance, elles montent leur groupe, les MINA & LOY, et partent à la rencontre des habitants, du 93 et d’ailleurs, pour partager leurs chansons et leur engagement, dans les espaces publics et les théâtres.

Ce concert théâtral est une performance des personnages, comme Loy et Mina l’annoncent d’emblée : « Ce n’est pas un spectacle, ni vraiment un concert, on n’est ni comédiennes ni chanteuses. » Elles appellent ce qu’elles font des « Rencontres ». Le concert des MINA & LOY est toujours réactualisé avec leur vécu et l’actualité, en interaction avec les spectateurs.

La représentation s’est déroulée le 21 juillet 2021 au Théâtre des Lila’s à 16h20.

Mina & Loy de Pascale Caemerbeke - Cultea

Quelle est la genèse de ce projet ? Comment tout cela s’est construit ?

Pascale : La genèse vient d’un désir de travailler avec Camille et de parler d’une relation grand-mère et petite-fille, et des adolescents qui se sentent concernés par le monde tel qu’il va. J’avais écrit une pièce de théâtre, mais avec la pandémie et le premier confinement, j’ai ressenti l’urgence de faire sortir Loy et Mina du cadre du théâtre, de les confronter à la réalité et de prendre à bras le corps les questions de société qui s’imposent à nous. C’est devenu un concert théâtral à jouer partout. J’ai donc écrit les chansons et les textes mais en laissant des marges d’improvisation pour les textes, afin qu’ils soient réinventés à chaque représentation. Quant aux musiques, c’est en travaillant avec Camille et en faisant appel à des musiciens qu’elles ont émergées peu à peu, .

Parlez moi un peu de vos personnages.

Pascale : Mina est une femme de soixante ans qui est institutrice à Aubervilliers, et qui n’a pas eu une vie facile car elle a dû élever sa fille seule. Restée célibataire, elle est extrêmement attachée à son métier et aux enfants et tisse des liens forts avec eux. Elle a très mal vécu les confinements car elle ne trouvait plus de sens à sa vie en étant loin des enfants et elle a un rejet d’internet (d’ailleurs sa fille Rose est électrosensible). Mina conçoit son métier comme un échange avec ses élèves, un partage de connaissances mais aussi de savoir-être. Elle lit beaucoup et peint le week-end.

Camille : Loy est au collège et passe en 3ème à la rentrée. Adolescente très sensible et révoltée, elle est profondément soucieuse du monde qui l’entoure. Elle aime écrire, rêver, danser, boxer et chanter ! Malgré son énergie de feu, elle se sent en marge par rapport à ses camarades qui lui semblent déconnectés de la réalité. Elle s’inquiète aussi pour son avenir et celui de la planète, et cherche des moyens de vivre avec son éco-anxiété.

Photo par Emeric Gallego

Pourquoi avoir décidé d’interagir avec le public ? Cela doit être un défi excessivement difficile.

Camille : L’interaction avec le public ancre nos personnages dans le réel. Le spectacle parle de sujets qui nous concernent tou.te.s, comme l’écologie et le féminisme, des sujets pour lesquels nous n’avons pas toujours de réponses. Se poser ces questions ensemble est une manière de se fédérer, de se rassembler dans nos différences, de rester toujours alertes à d’autres points de vue. Pour nous, c’est jubilatoire d’improviser avec l’inattendu… Ainsi le spectacle reste toujours vivant et très joyeux !

Pascale : Interagir avec le public est pour moi une manière de leur donner une puissance d’agir. J’ai envie que les personnes qui sortent de mes spectacles se sentent différents que lorsqu’elles sont entrées. Qu’elles se sentent plus fortes, qu’elles aient de l’énergie et de la joie, une forme d’empowerment ! Ce défi est pour moi stimulant et essentiel à ma pratique du spectacle vivant.

Que diriez vous à une personne voulant connaître la pièce ?

Pascale : À une personne qui voudrait connaître la pièce, je lui dirai qu’elle passera un moment riches en surprises, émotions, de réflexions et de partage !

Camille : Je lui dirais qu’elle va vivre un moment unique, puisque chaque représentation bouge avec le public. Ce spectacle est une ode à la liberté, on chante, on danse, on débat, on joue, c’est du free-style finement orchestré !

Camille Le Breton. Photo par Emeric Gallego

Pascale, je n’ai pu assister à votre second spectacle intitulé Anna et moi. Qu’est-ce donc ? 

Pascale : C’est un « Stand-up intello pour toutes et tous », il y a donc de l’humour aussi. D’abord, j’ai été mue par le désir de parler de la psychanalyse. Surtout pas de manière polémique mais sensible, grâce à la fille de Freud, Anna, une analyste d’enfant reconnue aux USA et en Angleterre, qui a été rejetée en France. J’ai fait beaucoup de recherches, comme je le faisais quand je préparais une communication pour présenter lors d’un colloque universitaire. J’ai donc passé mes journées à la BNF à lire, écrire, prendre des notes, durant des mois. C’est un moment que j’aime beaucoup. D’ailleurs, j’ai aussi passé beaucoup de temps pour MINA & LOY à faire des recherches sur les sujets qui me tenaient à cœur. Le plus difficile, ensuite, c’est de trouver la forme du spectacle. Ce n’est que lorsque je réussis à visualiser la forme de l’objet-spectacle que je peux véritablement commencer à l’écrire.

Et comment prend-il forme ?

Pascale : Pour Anna & Moi, c’était de l’ordre du patchwork, avec des sutures franches entre les différentes formes hétéroclites : la conférencière qui parle d’elle et de sa psychanalyse, de ses recherches sur Anna, de l’Histoire, etc. et qui s’adresse directement aux spectateurs en dialoguant avec eux comme si c’était de l’improvisation. Anna jeune raconte son enfance, son adolescence et sa jeunesse à la vieille Anna qu’elle deviendra. là il y a un 4e mur, Anna est dans un autre espace-temps. La vieille Anna, elle, se souvient et voyage dans le futur, pour qui tout est possible car elle incarne Anna Freud en tant que personnage intemporel. Les allers-retours entre ces trois personnages sont rapides, inattendus. Au théâtre, j’ai envie d’être surprise. Aussi quand j’imagine un spectacle, je tiens aux formes qui ne sont pas données une fois pour toutes mais se transforment. Mon objectif est toujours le même, je désire faire du bien, faire réfléchir, susciter le désir, émouvoir… Bref, je suis du côté de la vie.

Je vous remercie pour vos réponses. 

Mina & Loy est un spectacle dont le concept expérimental ne plaira pas à tous, mais dont le dynamisme des interprètes vaut vraiment le coup d’œil. On ne peut donc que saluer la démarche et l’envie de transmettre aux spectateurs… 

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Emeric Gallego

Photographe, artiste engagé et cinéaste indépendant, j'écris aussi bien pour le cinéma que pour le jeu vidéo. Rejoindre Cultea me permet de profiter de ma passion en attendant de préparer mon prochain projet ! Actuellement au Festival d'Avignon.
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