Albert Camus, un engagement nobélisé

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Sur les bancs de l’école ou dans les rayons d’une librairie, nous nous sommes tous plus ou moins familiarisés avec la littérature camusienne et sa philosophie de l’absurde. Mais que savons-nous de sa carrière journalistique ?

La plupart des écrivains et philosophes de son époque se sont faits journalistes le temps d’un moment. Albert Camus n’a pas dérogé à la règle.

Cependant, chez lui, la différence est notable. Durant trois périodes de sa vie, il a été journaliste à plein temps. Il a alors délaissé la littérature pour se consacrer à ce métier, qui s’est mué au fil des années en une véritable passion.

Né en 1913 à Mondovi, en Algérie, Albert Camus, de par sa condition sociale, n’était pas destiné à une carrière d’écrivain et encore moins de journaliste. Il a été élevé à Alger par une mère analphabète, femme de ménage de profession. Son père, militaire, est mort un an après sa naissance dans la bataille de la Marne.

Naissance et avènement d’une carrière journalistique

Alors qu’il est enfant, son instituteur Louis Germain le dépeint comme un garçon brillant et curieux intellectuellement. Marqué et interpellé par les qualités qu’il décèle en lui, il l’incite à faire des études universitaires, sans considérer sa condition sociale comme un obstacle.

À sa mère et à son professeur, Camus estime qu’il doit toute l’envergure de sa réussite. Si bien qu’à la réception de son prix Nobel en 1957, il le leur dédie dans sa Lettre à Monsieur Germain. Il écrira précisément :

« On vient de me faire un bien trop grand honneur, que je n’ai ni recherché ni sollicité. Mais quand j’en ai appris la nouvelle, ma première pensée, après ma mère, a été pour vous. Sans vous, sans cette main affectueuse que vous avez tendue au petit enfant pauvre que j’étais, sans votre enseignement, et votre exemple, rien de tout cela ne serait arrivé. » 

Touché, depuis qu’il est en mesure de les comprendre, par les maux de son pays, et révolté par les injustices dont il est témoin au quotidien, il mènera un véritable combat pour pouvoir les dénoncer.

Son ascension dans le monde de la presse commencera avec son implication politique. Il rejoint le parti communiste en 1935, à l’âge de 22 ans, et s’armera contre l’oppression politique et le mensonge.

S’il souhaite, malgré son pacifisme, aider à combattre le nazisme, sa santé fragile (tuberculose) ne lui permet pas d’accéder à une carrière militaire. Ainsi, après une licence de philosophie, il intègre la rédaction du journal Alger Républicain. Son ambition : se faire historien du quotidien.

Misère de la Kabylie : journalisme d’investigation

La Kabylie, Algérie
Albert Camus, Misère de la Kabylie pour Alger Républicain.

Du 5 au 15 juin 1939, Albert Camus réalise une succession de reportages déclinés en onze articles dans le quotidien Alger Républicain. Avec cet ambitieux projet, son objectif est de mettre en lumière toute la souffrance du peuple Kabyle. Les habitants de cette région située à l’est d’Alger sont délaissés par les autorités françaises pendant l’Occupation. Camus souhaite retranscrire les maux de ces véritables laissés pour compte. Il parcourt toute la Kabylie à pieds et en bus afin d’aller à leur rencontre.

Le titre, Misère de la Kabylie, et les articles eux-mêmes, n’ont pas plu aux dirigeants français de l’époque. Peut-être parce qu’aucun mot n’aurait été aussi juste que « misère » pour décrire toute la famine, la souffrance et la pauvreté de cette région livrée à elle-même.

Camus dénonce, Camus condamne

Malgré la censure des autorités, Albert Camus n’a jamais cessé son combat contre le contrôle de la presse par l’Etat, au nom de la vérité.

Très peu connus du grand public, ces reportages illustrent à merveille les talents journalistiques de Camus et son désir de donner la parole à ceux qui ne l’ont pas, en mettant l’emphase sur les injustices de son pays. Ainsi écrit-il, dans un de ses articles :

« Il est méprisable de dire que le peuple kabyle s’adapte à la misère. Il est méprisable de dire que ce peuple n’a pas les mêmes besoins que nous... Il est curieux de voir comment les qualités d’un peuple peuvent servir à justifier l’abaissement où on le tient et comment la frugalité proverbiale du paysan kabyle est appelée à justifier la faim qui le ronge. »

Avec finesse et justesse, Camus dénonce, Camus condamne. Une parole libérée sur un peuple ignoré, c’est ce qu’il a voulu nous apporter.

Ses écrits ne plaisent pas au gouvernement général d’Algérie, pour le préjudice qu’ils lui apportent. Licencié du journal, Camus entre alors à la rédaction de Paris Soir. Il n’y reste que quelques mois avant d’être une nouvelle fois licencié. Son désir de dénoncer l’injustice et les travers de la presse n’en devient que plus grand.

Albert Camus : clandestin de la Résistance

S’ensuit alors une longue ascension dans le journal clandestin Combat, dans lequel il développe ses plus grands talents journalistiques.

La rédaction naît de la fusion de deux journaux résistants : Liberté, fondé par François de Menthon et Pierre-Henri Teitgen, et Vérités, par Henri Frenay et Berty Albrecht.

Ce journal publiera 59 numéros, à partir du mois de décembre 1941 jusqu’en 1976.

Albert Camus y est entraîné par son ami Pascal Pia en 1943, lui-même recruté par le journaliste résistant Claude Bourdet. L’écrivain y publie bon nombre d’articles très axés sur la politique coloniale et la politique intérieure. Il les jalonne de réflexions sur l’avenir de l’Algérie, de la France et de l’Europe.

Après la Seconde Guerre mondiale, Albert Camus est promu rédacteur en chef et éditorialiste. Il travaille étroitement avec Pascal Pia, devenu quant à lui directeur de la publication.

En tout, on lui attribue 165 articles.

Ses dernières implications en temps que journaliste se font à l’Express, en 1956, où on le charge d’écrire des chroniques sur la « crise algérienne ». Il reste moins d’un an dans la rédaction fondée par Jean-Jacques Servan-Schreiber, mais y consacre tout son temps. Après quelques années à se concentrer sur ses écrits littéraires, il replonge dans les massacres causés par la guerre et écrit 35 éditoriaux douloureux avant de tirer sa révérence.

La Une du journal Combat du 8 août 1945
La une du journal Combat du 8 août 1945.

Un homme engagé au service de la vérité

Albert Camus transgresse les codes au service de la vérité et de la justice. C’est un véritable combat qu’il mène, au fil de son engagement, contre l’injustice sociale et la politique coloniale de son pays. Il écrit, dans Combat :

« Il revient au journaliste, mieux renseigné que le public, de lui présenter, avec le maximum de réserves, des informations dont il connaît bien la précarité. »  

La figure du journaliste, selon Albert Camus, a des devoirs. Il se doit d’être historien du quotidien pour traduire avec justesse ce dont il est témoin. Personne n’a plus que lui à se soucier de la vérité, puisque des valeurs éthiques ne peuvent être défendues sans une base solide d’honnêteté.

Il critique la presse et certains journalistes français qui se contentent de « s’informer vite au lieu d’informer bien ». Il milite pour une presse objective qui n’est pas là pour faire profit, avec des sources fiables ; un journalisme clair et précis, dont la seule motivation serait celle d’informer.

Une presse réformée pour un journalisme désintéressé

Le 1er septembre 1944, Camus publie un éditorial dans le journal Combat. A la Libération, les réflexions sur les réformes de l’après-guerre vont bon train. L’homme de lettres souhaite et espère une grande réforme de la presse. Dans son éditorial, il se questionne sur l’avenir de la presse et donne son point de vue sur le renouveau qu’il souhaiterait qu’elle prenne.

Le journaliste en appelle à une presse plus libre que jamais, une presse libérée de l’emprise de l’Etat et de l’argent, une presse désintéressée. Il prône l’intérêt général en opposition à l’intérêt particulier.

Albert Camus dénonce la presse des années noires qu’il qualifie de « honte » pour le pays et la censure. Il rêve d’un journalisme responsable, dont le seul but serait d’instruire et d’informer.

Malgré tout, il sait que sa vision du journalisme et le tournant qu’il souhaiterait pour la presse est utopique. La plupart des grandes rédactions se financent grâce à des organismes, et l’argent est son principal moteur.

Tel Sisyphe, Albert Camus a fait de la remise en question permanente du sens de la vie sa philosophie. Sa carrière journalistique a été marquée par sa lutte et son engagement incessant pour ce qui lui semblait juste. Un homme au service de la liberté, de la justice et de la vérité, dont les travaux font encore écho dans la société. Comprendre et se familiariser avec son journalisme éthique est plus nécessaire que jamais, à l’ère des fake news, des réseaux sociaux et de la désinformation. 

 

Sources : 

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