“A toute épreuve“ de John Woo, un monument du cinéma d’action inégalable [critique]

“A toute épreuve“ de John Woo, un monument du cinéma d'action inégalable [critique]

En 1992, John Woo réalise A toute épreuve, un film en forme d’adieu pour ses compatriotes hongkongais. Dantesque, il deviendra une référence absolue du cinéma d’action et s’est vu présenté cette année au festival de Cannes. A toute épreuve est un bijou de mise en scène, un spectacle furieux d’action et de mélancolie, où un flic têtu affronte une horde de truands durant deux heures d’action non-stop. Action !

L’histoire d’un chef-d’œuvre inégalé…

Le cinéma d’action s’impose aux Etats-Unis de manière décisive dans les années 80,  pendant le mandat de Ronald Reagan. A cette époque, le modèle du héros viril et borné hollywoodien doit répondre à la frustration de l’échec de la guerre au Viet-nâm. Rambo en tête…

1986 : après un second film Rambo 2 : La mission ultra caricatural, co-écrit par James Cameron et Sylvester Stallone, les productions lancent à tour de bras des productions plus ou moins réussies.

Hong Kong trouve également des films sur mesure pour rivaliser avec l’empire US.

En 1987, sort un film avec Leslie Cheung, Chow Yun Fat et Ti Lung. L’un est flic, les deux autres des truands héroïques de Hong Kong, et chacun doit ravaler sa fierté pour survivre face aux gangsters qui veulent les éliminer. Le succès du Syndicat du crime de John Woo fait un carton à Hong Kong, Chow Yun Fat crève l’écran et le succès amène le film de Woo suivant, The Killer. En seulement deux titres, Woo dynamite le style de l’actioner. Il se sent inspiré par Melville, Jacques Demy et Sam Peckinpah. Et on peut lui trouver cet amour des classiques en commun avec John McTiernan, fan de Truffaut et Fellini, qui réalisera en cette même année Predator.

En 1988, Piège de cristal de John McTiernan viendra donner au cinéma d’action un style un peu plus intellectuel sur le modèle du héros seul contre tous. Un film qui ne passera pas inaperçu, puisqu’il sera un vif succès mondial et deviendra le précurseur d’une série de 5 films.

Après les succès de Terminator, Aliens le retour et Abyss, James Cameron sera aussi devenu un nom à suivre. Le maître de la science-fiction nous accouchera en 1991 d’un Terminator 2 : Le jugement dernier scénaristiquement génial et visuellement bluffant. Ces deux films, Piège de cristal et T2, se répondent l’un à l’autre discrètement. Il y a une compétition sous-jacente entre les deux hommes… Mais on sent bien que la mise en scène dans les buildings, jubilatoire et explosive, est un parallèle évident entre les deux films, qui montre également une évolution stylisée et moderne détournée de La tour infernale de John Guillermin, réalisé en 1974.

L’adieu à Hong Kong

A Hong Kong, John Woo se prépare à quitter son pays pour rejoindre celui de l’oncle Sam. Malgré l’échec de son film intimiste, mais tout aussi explosif Une balle dans la tête, il réalise une production commerciale correcte, Les associées, où l’on retrouve un trio d’amis, toujours Leslie Cheung et Chow Yun Fat en tête, mais cette fois accompagnés de la ravissante Cherry Chung, en proie à leurs tourment et leur destinée amoureuse sur la côte d’Azur, ce qui n’est pas sans rappeler Jules et Jim. Il s’agit d’ailleurs ici d’un remake assez officieux de François Truffaut.

Le réalisateur devenu célèbre pour Le syndicat du crime et The Killer se voit peu de temps après invité par l’écurie hollywoodienne pour continuer sa carrière…. Il réalise alors son dernier film hongkongais en 1992 : A toute épreuve, un film spectaculaire et émouvant, qui restera gravé à tout jamais dans l’histoire du cinéma.

A toute épreuve : l’apothéose de l’action

A toute épreuve est un film exceptionnel qui réussit a mettre en scène un flic, Tequila, interprété par l’inimitable Chow Yun Fat, qui affronte une horde de méchants en mode munitions illimitées et explosions dévastatrices. Peu importe, le spectacle doit être à la hauteur des plus grands films d’action US, si ce n’est mieux. Et si John Woo le fait haut la main avec beaucoup d’élégance, A toute épreuve possède quelque chose de visuel qui ne vieillit pas.

Est-ce ce ton froid, qui rend A toute épreuve si unique, à la frontière de la science-fiction ? En effet, n’oublions pas que nous sommes en 1992 et que l’action se déroule dans un futur proche, en 1997, juste avant la rétrocession de Hong Kong… Ce n’est finalement dans pas si longtemps que ça ! Comme s’il vivait en dehors des codes et du temps, le film souffle une énergie jazzy intense et amère, qui offre un ton chaleureux et humain, à l’image de notre héros qui se retrouve le soir avec le barman, (interprété par John Woo lui-même), afin de rêvasser mélancoliquement sur un monde plus juste et moins violent.

Un chaos permanent et poétique 

De la violence, il y en a plus que de raison. A toute épreuve est un véritable ode à la barbarie la plus totale. Cela pourrait être insupportable, car il faut dire que le film va assez loin dans le genre : des innocents butés sans aucune pitié et les morts se comptent avec une calculatrice. Mais c’est sans compter sur les très beaux moments d’amitié et d’espoir entre les différents protagonistes, qui permettent de rééquilibrer la balance du film. Chow Yun Fat y joue comme à son habitude un héros charmant, le cœur plein d’amour pour sa cheffe et des balles plein les chargeurs pour ses ennemis.

Tony Leung incarne quant à lui un flic touchant et en proie à l’incertitude. Le tandem, une fois réuni, fonctionne bien, et leur action commune renforce l’aspect héroïque du film, ce qui pourrait bien le renvoyer à une autre œuvre de John Woo : Last Hurrah for Chivalry (1974), le premier succès de film de chevalerie Wu-Xian-Pian du réalisateur. A se demander si A toute épreuve n’en serait pas un remake inavoué ? Les deux films présentent de fortes similitudes à y réfléchir de plus près…

Entre les rencontres de Tony Leung avec le chef, les moments musicaux où Tequila chante dans le bureau et sa chérie qui ne sont pas sans rappeler les films de Demy, ou bien encore les trahisons éprouvantes entre clans, chaque moment du film a autre chose à offrir que la testostérone pure et dure habituelle. Tous les personnages sont forts. Anthony Wong campe un méchant tout à fait dénué d’émotions, froid et détestable, comme il sait nous les faire aimer. Et une chose est sûre, il faut que justice soit rendue pour Hong Kong.

Un grand film aux multiples facettes

La scène de l’hôpital, véritable monument de mise en scène, monte les jalons de A toute épreuve comme le cousin hongkongais légitime de Piège de cristal et Terminator 2. On y retrouve un bâtiment bleuté de baies vitrées, prêtes à exploser, à l’image d’un pays en proie au chaos. Car sous une couche plus fine, A toute épreuve est un film implicitement lié, et de manière plus agressive, à la peur de la rétrocession hongkongaise. En effet, le film se déroulant en 1997, ce sera une angoisse bien présente pour les habitants de la péninsule asiatique.

Le carnage orchestré pendant les dernières 45 minutes non-stop nous propose un panorama de mise en scène fluide et agréable, un moment lyrique et extraordinaire, digne d’un opéra baroque et sanglant. L’accompagnement musical sobre et palpitant devient un véritable tour de force émotif.

Haletant, A toute épreuve est très probablement un moment de bravoure explosif comme on n’en verra pas deux, qui repose sur une mise en scène encore aujourd’hui inégalée. Mais dans tout ce chaos et cette fureur, le futur a-t-il quelque chose de beau à donner ? La scène finale avec le bébé cadre carrément bien le sujet. Et on se retrouve entre sidération et sourire…

A toute épreuve est un Wu Xian Pian moderne, où les chevaliers ont troqué leurs sabres contre des armes à feu. Un film qui comblera les amateurs de polars d’action pure et dure, à la mise en scène inspirée et ultra stylisée. Un film riche, endiablé et dynamique, qui peut se rapprocher parfois de l’opéra cantonais, et qui garde plus de 30 ans plus tard un charme inégalé.

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