Ces derniers jours, Emmanuel Macron a encore créé la stupeur en prenant cette fois la parole sur le sujet des jeux vidéo. Lors d’une interview, le Président de la République a expliqué envisager interdire les jeux vidéo pour les moins de 15 ans. Réagissant à la vidéo d’une enseignante en colère après l’attaque d’une professeure à Sanary-sur-Mer, le chef de l’Etat a annoncé la mise en place d’une mission d’experts chargée d’évaluer l’impact des jeux vidéo sur la santé mentale des enfants et des adolescents. Les conclusions de cette étude sont attendues pour le début de l’été 2026, et Macron n’exclut pas de prendre des mesures d’interdiction si la science établit l’impact de certains jeux vidéo nocifs pour les jeunes.
Seulement voilà, rien de nouveau sous le soleil puisque cela témoigne encore une fois d’une méconnaissance du média vidéoludique et de ses aspects. C’est un cycle perpétuel. Chaque média « nouveau » a suscité des craintes démesurées. Le roman au XVIIIème siècle corrompait la jeunesse, la bande dessinée dans les années 50 était accusé de tous les maux et la télévision transforme les enfants en légume. Le jeu vidéo prend donc à son tour le rôle de bouc émissaire idéal. La réaction d’Emmanuel Macron n’est pas nouvelle.
En fait, elle reflète surtout l’incompréhension d’une génération politique face à un média qu’elle n’a pas réellement connu dans sa jeunesse. Le discours conservateur prononcé est vieux comme le monde et lie facilement la violence et les jeux vidéo, alors que cette causalité n’a jamais été scientifiquement établie. Interdire n’a jamais été synonyme d’éduquer !
Les jeux vidéo rendent violent ? Un cliché ancien (et tenace)
Pour comprendre d’où vient cette association tenace, nous pourrions citer Death Race, en 1976 qui fut le premier véritable scandale du jeu vidéo. Cependant, le débat a pris une tournure plus agressive en 1999 à la suite d’une tragédie américaine. Soit l’année de la malheureuse fusillade de Columbine aux Etats-Unis. 15 morts dans un lycée du Colorado. On découvre vite que les deux coupables adoraient les jeux de tirs comme Doom et Wolfenstein. Pour la presse et les politiciens, c’est une évidence que les jeux vidéo sont les seuls responsables.

Une théorie simpliste qui taisait les vraies questions qui dérangent, notamment sur celle du port d’armes dans le sol américain. A cette époque, l’enquête approfondie avait révélé que les motivations des deux adolescents étaient bien plus complexes. Harcèlement scolaire, troubles psychologiques et véritable souffrance psychique les ont entrainés à l’impardonnable. Des problématiques réelles encore aujourd’hui qui mériterait pleinement un combat digne de ce nom.
Toutefois, le jeu vidéo est resté dans l’imaginaire collectif comme cause principale de nombreux crimes. Un coupable parfait qui permet aux écoles, aux parents et aux responsables politiques de masquer leurs propres manquements sans avoir à remettre en question le système, et il n’est pas nécessaire d’avoir une opinion politique de gauche comme de droite pour s’en rendre compte. Emmanuel Macron n’est donc ni le premier ni le dernier a s’en prendre une énième fois au média vidéoludique. Le débat avait déjà eu lieu en France en 2023 lorsque Emmanuel Macron avait déclaré « avoir le sentiment que certains d’entre eux vivent dans la rue, les jeux vidéo qui les ont intoxiqués« .
Le jeu vidéo : bien plus positif que négatif ? Ce que dit la science !
Contrairement aux croyances, le média vidéoludique n’est pas un monolithe homogène. Il existe une diversité extraordinaire de jeux : des puzzles éducatifs aux aventures narratives profondes, des simulations stratégiques aux expériences artistiques. Comme le souligne d’ailleurs le président lui-même, tous les jeux ne se valent pas et il faut éviter de tout mettre dans le même sac. Interdire les jeux vidéo aux jeunes reviendrait à interdire les films ou les livres. C’est le contenu qui doit être encadré, pas le média dans son ensemble. D’ailleurs, un système de classification existe déjà bien qu’imparfait répondant au doux nom de PEGI qui indique l’âge requis pour profiter d’un jeu vidéo. A l’international, nous pouvons aussi compter sur l’ESRB.

Alors que le discours se concentre sur les dangers supposés des jeux vidéo, de nombreuses études scientifiques ont démontré leurs effets positifs sur le développement cognitif des jeunes. Une étude publiée en octobre 2022 dans la revue médicale JAMA Network Open, portant sur plus de 2000 enfants âgés de 9 et 10, a dévoilé que ceux qui jouaient régulièrement aux jeux vidéo obtenaient de meilleurs résultats aux tests de mémoire et de contrôle des impulsions que les non-joueurs. L’imagerie cérébrale a même montré une activité accrue dans les zones du cerveau associées à l’attention et à la mémoire. Rien que ça !
Allons plus loin en indiquant qu’une méta-analyse genevoise publiée dans Psychological Bulletin a également mis en évidence qu’une pratique régulière des jeux vidéo d’action améliore sensiblement la cognition spatiale, le contrôle attentionnel et la perception. Enfin, une étude suédoise publiée dans Scientific Reports a démontré que les enfants qui passaient plus de temps à jouer aux jeux vidéo voyaient leur score d’intelligence augmenter davantage que la moyenne. Des exemples qu’il convient de souligner et qui donne le sourire. Le professeur Chaarani de l’Université du Vermont avait exprimé :
Trop de temps d’écran est bien sûr globalement mauvais pour la santé mentale et l’activité physique, mais nos résultats montrent que les jeux vidéo pourraient être un meilleur usage de ce temps d’écran que le fait des regarder des vidéos sur Youtube.
Au-delà de ses bénéfices cognitifs, de nombreux jeux vidéo véhiculent des messages et valeurs positives que l’on peine encore à reconnaitre dans les débats publics. Contrairement à l’image de violence systématique véhiculé par les détracteurs du média, une grande partie des jeux favorisent l’empathie, la coopération et l’entraide. Il existe même des jeux, nommés « empathy games » dont l’objectif principal est de favoriser la compréhension des émotions d’autrui et de la mise en perspective. Vanessa Lalo, psychologue clinicienne spécialiste des pratiques numériques, soulignait que la plupart des jeux vidéo permettent de développer des compétences psychosociales essentielles comme le lien social, l’empathie et la capacité de demander de l’aide.

Monsieur Macron, est-ce vraiment nécessaire d’aller jusqu’à interdire ?
Le cœur de ce sujet n’est donc pas le jeu vidéo lui-même mais l’usage qui en est fait. Un enfant laissé sans surveillance devant n’importe quel écran, qu’il s’agisse de Youtube, Netflix ou autres risques effectivement de rencontrer du contenu inapproprié ou de développer un usage excessif. Macron l’admet lui-même dans son entretien et appelle à la responsabilité des parents. Cette position est juste mais elle soulève une question cruciale. Pourquoi envisager une interdiction légale qui déresponsabiliserait les parents ?
La vraie problématique est celle d’une éducation numérique et de l’accompagnement parental. Les parents doivent s’intéresser aux jeux auxquels jouent leurs enfants, respecter les classification PEGI et comprendre l’univers dont les enfants raffolent. Le rôle de l’adulte est de pousser à ce que ces compétences soient exploitables dans le monde réel.
L’interdiction des jeux vidéo aux plus jeunes aurait des effets pervers comme une fracture générationnelle accrue en diabolisant un élément central de la culture contemporaine des jeunes. Cette mesure pourrait également créer un retard éducatif alors que d’autres pays intègrent intelligemment le jeu vidéo dans leurs programmes scolaires comme un support pédagogique. Une telle loi infantiliserait les parents, qui sont parfaitement capables d’exercer le pour et le contre de leurs enfants, sans qu’une interdiction nationale le fasse à leur place.
Bien évidemment, le timing politique n’est pas anodin non plus. Cette annonce s’inscrit dans une stratégie plus large de régulation du numérique portée par Emmanuel Macron, qui a déjà défendu l’interdiction des réseaux sociaux aux moins de 15 ans. En introduisant la possibilité d’interdiction sur les jeux vidéo, le président Macron semble tester l’extension de cette logique à d’autres pans du numérique, tout en s’adressant à son électorat, paraissant très conservateur.
Plutôt qu’une interdiction autoritaire et inefficace, plusieurs pistes pourraient être explorées comme encourager l’industrie vidéoludique à créer davantage de contenu éducatif de qualité tout en maintenant la diversité créative du média. Comme l’écrivait Montaigne :
« Il vaut mieux une tête bien faite qu’une tête bien pleine.«
Apprenons à nos enfants à faire des choix éclairés plutôt que de choisir à leur place. Et vous, qu’en pensez-vous ? Après tout, certains jeux vidéo ont eu les félicitations des politiciens. Pour le moment, rien n’est concret mais si la mesure était réellement adoptée par Emmanuel Macron, alors elle risquerait de faire plus de mal que de bien ! Pour preuve que les jeux vidéo peuvent être applaudis par tous, Emmanuel Macron a félicité le jeu sur ses réseaux sociaux.
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