Oum Kalthoum, la voix du rêve panarabe

La carrière d’Oum Kalthoum (1898-1975), monument de la chanson arabe, se confond avec l’histoire du XXe siècle au Proche-Orient. Son destin porte en lui les ambitions panarabes du nassérisme. 

L’héritage de la Nahda, renaissance culturelle

Celle que l’on surnommera plus tard la « quatrième pyramide » naît durant la Nahda. Traduisible par « renaissance », le terme de Nahda désigne les évolutions des civilisations arabes entre le XVIIIe et le XXe siècles. L’Empire ottoman promeut, jusqu’à son éclatement, des réformes étatiques sur le modèle occidental par le développement de législations non-religieuses.

Des foyers d’élites lettrées se développent au Caire, comme à Beyrouth. L’échange de l’arabe enrichit l’usage classique de la langue en même temps qu’elle en développe une sémantique culturelle partagée des territoires soumis à leur voisin. La Nahda se poursuit après la disparition de la tutelle ottomane des territoires du Proche-Orient. Le courant des réformistes, nourris des nouvelles approches à la législation religieuse, se maintient. Il s’incarne dans l’ijtihâd, le travail d’interprétation de la loi religieuse guidé par la raison. L’arabe reste le premier dénominateur commun des nations en réformation du Proche-Orient. On parle d’un réveil de l’Arabité comme identité commune, un instrument politique qui ne manquera d’être mobilisé ensuite par les promoteurs du nationalisme culturel arabe.

Gamal Abdel Nasser et Oum Kalthoum au Caire.

Le destin de « l’Astre de l’Orient »

Oum Kalthoum naît dans une famille modeste du delta du Nil. Elle apprend à réciter le Coran avec son père imam. Plus tard, il l’intègre dans sa troupe de chanteurs du répertoire religieux musulman. Elle chante notamment lors des Mawlid, l’anniversaire du prophète Mahomet. Remarquée par de nombreux compositeurs, dont le poète Ahmed Rami, elle développe son goût pour la poésie arabe. En 1926, Gramaphone Records signe son premier contrat. Six ans plus tard, Oum Kalthoum chante à l’étranger et gagne en popularité. Témoin du protectorat britannique, sa carrière s’ancre dès lors dans les bouleversements de l’histoire égyptienne.

Kalthoum incarne d’abord son talent dans des orchestres orientaux, empruntant au registre populaire des instruments comme la darbouka (percussion). Mais c’est dans les années 1950 qu’Oum Kalthoum affirme un style propre qui transcendera les frontières intérieures du monde arabe. Riad Mohammed al Sunbati, l’un des plus grands compositeurs de l’époque (qui écrit aussi pour l’Algérienne Warda ou la Syrienne Asmahan), forge une nouvelle structure mélodique qui fera de sa voix « l’Astre de l’Orient ».

Pendant quarante ans, les chants d’Oum Kalthoum se fondent dans la définition de l’Etat égyptien, les règnes de Fouad et Farouk, jusqu’à chanter le nationalisme arabe de Nasser dès la révolution de 1952 contre l’autorité britannique. C’est alors que la voix et le tarab (l’euphorie musicale) des chansons fleuve, parfois longues d’une heure d’Oum Kalthoum, rencontrent le registre politique nationaliste de Gamal Abdel Nasser.

Oum Kalthoum à l’Olympia, novembre 1967, Paris.

« La première dame d’Egypte »

Si elle chantait surtout l’amour, la diva chante la révolution égyptienne et lie la question palestinienne à l’identité arabe, comme avec « Asbah ’Andi Bunduqyia » (« Et maintenant j’ai un fusil »). Le patriotisme investit son registre en même temps qu’il l’assoit comme la diva du monde arabe, nation unifiée de ses référents culturels communs. Dans les années 1960, celle-ci fait la gloire d’Oum Kalthoum.

En 1953 déjà, Nasser lui demandait d’inaugurer la radio « Sawt al-Arab ». Un an après la révolution de juillet qui renverse la monarchie, Oum Kalthoum participe à l’effort politique du rais (chef) d’affirmer l’Egypte comme noyau culturel du monde arabe. En 1956, le rêve panarabe de Gamal Abdel Nasser s’affirme encore davantage au lendemain de la nationalisation du canal de Suez. La redéfinition culturelle investie par le pouvoir égyptien dans le monde arabe élève la diva comme représentante d’une fierté arabe transnationale. A bien des égards, l’expérience politique de la République arabe unie (1958-1961) entre l’Egypte et la Syrie en est le paroxysme. Celle-ci se solde par le coup d’Etat de Damas, mais n’entame en rien la légende idolâtrée qu’Oum Kalthoum devient au Proche-Orient.

La démission de Nasser suite à la défaite de la guerre des Six Jours contre Israël en 1967 infléchit l’influence culturelle de l’Egypte. Quelques mois plus tard, Es-Sett (La Dame) donne un concert exceptionnel à l’Olympia de Paris. Son cachet est reversé aux caisses de l’Etat égyptien.

Le 5 février 1975, le monde arabe assiste aux obsèques d’Oum Kalthoum, retransmises à la télévision. Le Caire, noir de monde, soulève son cercueil pendant près de trois heures. Incarnation de l’usage politique de la ferveur musicale populaire, Oum Kalthoum reste une légende dans le monde arabe, le mirage d’une identité en éternelle recomposition. En attestent les multiples reprises, comme celle d’Alf Leila wa Leila par Ibrahim Maalouf.

Oum Kalthoum – extrait de « Enta Omri » (Tu es ma vie)

Ibrahim Maalouf – Overture I d’Alf Leila Wa Leila (Mille et une nuits) (Kalthoum)

National Arab Orchestra – reprise de Fakkarouni, « Ils m’ont rappelé »

 

Sources : 

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