A la suite de la sortie de L’adolescence prolongée, un temps d’accomplissements, on a eu l’occasion de s’entretenir avec Michel Claes, psychologue du développement et professeur émérite, qui s’est penché sur la question de l’adolescence prolongée. Publié en 2025, l’ouvrage s’appuie sur plus de quarante années de recherche et d’enseignement consacrées à la compréhension fine des trajectoires adolescentes et juvéniles.
Ancien professeur à l’Université de Montréal, Michel Claes est l’auteur de plusieurs ouvrages de référence sur l’adolescence et la jeunesse, qui ont profondément renouvelé les approches francophones du développement adolescent. Dans ce nouvel essai, il mobilise les avancées récentes sur le développement du cerveau jusqu’au milieu de la vingtaine, tout en interrogeant les transformations des parcours scolaires, professionnels et familiaux. Actuellement basé à Montréal, il est revenu sur ses motivations concernant son essai et a donné son point de vue sur l’adolescence moderne. Une rencontre passionnante.
Est-ce que vous pouvez rapidement vous présenter ?
Oui, bien sûr. Alors moi j’ai fait une grande partie de ma carrière au département psychologie à l’université de Montréal. Mais je suis d’origine belge. On m’a proposé de rejoindre le pôle psychologie de l’université de Montréal, notamment grâce à mon travail avec les adolescents. Depuis, j’ai poursuivi ma carrière au Canada, en faisant de l’enseignement, de la recherche et de l’écriture. J’ai publié 4 livres universitaires sur le thème de l’adolescence. Aujourd’hui, je suis retraité et je poursuis des travaux sur l’adolescence.
Pourquoi cette thématique récurrente ? Parce que quelques fois, je suis révolté par le discours qu’on peut entendre ici et là, notamment dans les médias, autour des adolescents, qu’on considère comme des fainéants, des suicidaires ou comme des individus qui ont des troubles mentaux. Ça a notamment été une de mes motivations pour sortir ce bouquin : L’adolescence prolongée, un temps d’accomplissements.

Comment définir précisément la notion d’adolescence prolongée ?
Tous les signes de l’arrivée à l’âge adulte sont retardés. Avoir un travail, quitter le domicile familial, vivre en couple, etc. Toutes ces choses-là ont été reportées. En 1960, la majorité des gens de 25 ans avaient un travail, avaient quitté le domicile familial, étaient mariés et avaient même, la plupart du temps, un premier bébé. Ce phénomène fait que l’accès à l’âge adulte est repoussé tardivement.
Le deuxième phénomène dont je parle dans mon livre concerne le cerveau humain. Aujourd’hui, on constate que le cerveau a énormément évolué par rapport aux précédentes décennies concernant les 12 – 25 ans. On découvre de nouvelles connexions, mais aussi un problème de décalage entre le cerveau émotionnel et le cerveau rationnel. Ce qui explique pas mal de comportements. Ces deux phénomènes expliquent que l’accès à l’âge adulte est repoussé.
A partir de quel moment considère-t-on qu’on entre dans le phénomène de l’adolescence prolongée ?
Généralement entre 12 et 25 ans. Evidemment, un être humain évolue énormément durant cette période. Mais traditionnellement, on considérait que l’adolescence se clôturait entre 18 et 19 ans. Aujourd’hui ce n’est plus du tout le cas. Le prolongement actuel se déroule surtout entre 20 et 25 ans. Une période durant laquelle les jeunes n’ont pas encore de travail, pas de situation stable, et sont la plupart du temps encore chez leurs parents. C’est une période de vie qui n’est pas l’âge adulte et qui n’est plus tout à fait l’adolescence.
Est-ce que vous pensez que ce phénomène est universel ou il est davantage ancré dans notre société contemporaine et occidentale ?
C’est un phénomène qui marque davantage notre société occidentale. Mais on constate cependant que ce phénomène touche un petit peu tout le monde, notamment en Asie. Concernant l’époque, c’est une réalité quand même très nouvelle. Dans les civilisations primitives, on avait des rites d’initiation qui permettaient d’accéder très jeune au statut d’adulte. Il faut vraiment attendre le XXe siècle pour voir arriver ce phénomène. Un phénomène qui s’est accentué avec le temps. Des phénomènes comme mai 68 ou la contestation de la guerre du Vietnam ont aidé l’adolescence prolongée à s’installer. On peut également souligner l’évolution du cortex cérébral. Le cerveau n’est plus tout à fait le même que les précédentes générations.
Quels sont les principaux facteurs qui expliquent la formation de cette adolescence prolongée ?
Il y a d’abord un facteur économique. S’engager dans les études ne permet pas d’entrer rapidement sur le marché du travail. Les études sont de plus en plus longues. A 24 ans, il y a encore plus de 50% des jeunes européens qui sont encore en études. C’est le principal phénomène. Après il y a d’autres éléments : se marier de plus en plus tard, quitter les parents de plus en plus tard.

Pensez-vous que la société moderne voit ce phénomène d’un bon ou d’un mauvais œil ?
Je trouve qu’aujourd’hui la société a un regard erroné et pessimiste sur la jeunesse actuelle. On pointe souvent du doigt les jeunes. On considère qu’ils sont inactifs, qu’ils sont flemmards, qu’ils n’ont pas envie de travailler, qu’ils se droguent, qu’on les infantilise, qu’ils sont la cause de la crise financière actuelle. Je ne suis pas d’accord avec ce discours. Après, c’est un phénomène habituel. Les anciens ont toujours critiqué les nouvelles générations. Il y a toujours eu ce genre de propos au cours du temps.
Est-ce que vous pensez que cette adolescence prolongée est un danger ou une qualité pour l’avenir de nos sociétés ?
Moi, je pense que c’est une qualité, voire même un bien-être. C’est loin d’être un malheur pour l’humanité. Je vois ça comme un bien fait. C’est une période de liberté : on n’est pas encore engagé dans les obligations familiales, professionnelles, etc. Donc c’est un espace qui permet de se développer, de profiter, de se construire. C’est un bienfait pour l’individu évidemment, mais aussi pour la société dans son ensemble.
Est-ce que vous penser que grandir, c’est forcément abandonner une forme de liberté ?
Oui, forcément. La plupart des gens s’engagent dans une vie de couple durable et ont des enfants. Cela implique évidemment des responsabilités. Mais cette perte de liberté n’est pas forcément un malheur.
Comment est-ce que vous voyez les prochaines générations d’adolescents ?
Je ne sais pas si ce phénomène va s’accentuer. Je doute que l’adolescence durera jusqu’à 70 ans. Beaucoup de scientifiques parlent d’une adolescence prolongée jusqu’à 24 ans. Il y a une grande transformation du cerveau entre 12 et 24 ans. C’est un phénomène qu’on ignorait avant les années 2000. Mais je ne suis pas certain que ce phénomène va se prolonger. Il y a toujours les exigences de la vie qui viennent remettre les choses dans l’ordre.
Quel genre d’adolescent étiez-vous ?
J’étais un adolescent plutôt heureux. Je suis issu d’une famille nombreuse et je fais partie des derniers. J’ai bénéficié des erreurs de mes aînés. J’ai eu une adolescence assez libre, avec de bons résultats scolaires. Je me trouvais assez fier par rapport aux autres. Une adolescence positive.
L’adolescence prolongée, un temps d’accomplissements est disponible chez L’Harmattan.
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