Certaines œuvres marquent l’histoire du jeu vidéo, qu’elles soient exceptionnelles ou terriblement mauvaises. Night Trap fait partie de cette deuxième catégorie. Ringard, techniquement à la ramasse, le titre sorti sur Sega CD en 1992 avait tout pour disparaître. Mais c’était sans compter sur le Sénat américain qui s’est emparé du jeu. Une action politique qui a permis la naissance d’un système connu de tout le monde aujourd’hui !
En 1987, Hasbro développe Control Vision, une console basée sur un système de cassettes vidéo permettant de créer des jeux interactifs avec de vraies images. Night Trap est le prototype parfait pour tester ce qui pourrait faire mouche dans le milieu vidéoludique. Après tout, quoi de mieux qu’une soirée pyjama qui tourne au cauchemar lorsque des vampires ninjas décident de kidnapper d’innocentes jeunes femmes ? C’est simple, c’est efficace et c’est absolument ringard !
Un drôle de jeu destiné à sombrer dans l’oubli ?
Night Trap est intégralement tourné sur pellicule 35mm à Culver City en Californie pendant une durée de 16 jours en 1987. Pour le rôle principal de Kelly, un agent infiltré, la production engage Dana Plato, plus connue pour son rôle de Kimberly dans la série à succès Arnold et Willy. Les adolescentes sont incarnées par Tracy Matheson, Debra Parks, Allison Rhea et Christy Ford. La production décide d’engager Don Burgess en tant que directeur de la photographie qui travaillera plus tard sur Forrest Gump. Oui, ça ne s’invente pas !
Toutefois, le projet connait un problème de taille. La console Control Vision ne sort jamais. Le projet est abandonné en 1989. Seulement voilà, Sega CD débarque en 1992 et cherche désespérément du nouveau contenu pour satisfaire les joueurs. Digital Pictures récupère les rushes tournés de Night Trap et en retourne d’autres pour inclure des mentions de Sega. Le FMV devient officiellement un titre Sega !
Les joueurs incarnent un agent du SCAT (Sega Control Attack Team, oui c’est un titre Sega !) surveillant une maison via des caméras de sécurité. Huit jeunes femmes sont menacées par des vampires ninja. L’objectif sera d’activer des pièges au bon moment pour mettre fin à l’attaque des ninjas. Bien évidemment, le manuel mentionne clairement de ne pas s’en servir pour piéger les femmes !
Finalement, Night Trap se révèle un désastre du jeu vidéo. Un nanar qui prête à sourire et auquel Dana Plato elle-même regrette d’avoir participé. Le jeu de Sega avait malheureusement tout pour sombrer dans l’oubli… jusqu’à ce jour de décembre 1993.

Il faut sauver le soldat Night Trap !
Contre toute attente, les sénateurs Joe Lieberman (Connecticut) et Herb Kohl (Winsconsin) organisent une audition du Sénat sur la violence dans les jeux vidéo. Deux jeux sont particulièrement sous les feux des projecteurs. Tout d’abord, Mortal Kombat, un hit de l’arcade sorti en 1992 avec ses Fatalities ultra-violentes. Et surtout Night Trap, un choix qui peut paraître étrange tant il n’a pas connu le succès du jeu de combat.
Très vite, le comité affirme que le titre sur Sega CD avec des vampires ninjas (impossible de ne pas rire…) présente une violence gratuite, gore et sexualisée contre les femmes aux mains du joueur. Cependant, le mauvais jeu n’était pas du tout dans cette option, puisqu’il permettait aux joueurs d’empêcher les violences contre les femmes. Un immense malentendu qui rappelle le cas subi par Rules of Rose, plusieurs années plus tard.
Lieberman et ses experts décrivent un jeu où des femmes sont torturées et leur sang mis dans des bouteilles de vin. Rien de tout cela n’apparaît dans Night Trap. Il devient évident qu’aucun des sénateurs n’a réellement joué au jeu.
Hélas, la réputation de Night Trap prend une tournure très particulière. Suite aux accusations d’extrême violence et de promotion d’agressions sexuelles contre les femmes, le titre de Sega est retiré des magasins. Commence alors un véritable culte pour le jeu qui voit ses ventes augmenter considérablement. Son interdiction le pousse à devenir un titre très prisé des joueurs. En revanche, tout le monde se mettra d’accord pour dire qu’il s’agissait réellement d’un mauvais jeu vidéo !
Derrière cette énième panique morale se cache un contexte explosif. La situation enflammée a intensifié la rivalité entre Sega et Nintendo qui en profitent pour se tirer dans les pattes devant le Sénat plutôt que de défendre l’industrie ensemble. Pour exemple : Howard Lincoln, CEO de Nintendo of America, pointe du doigt que ce drôle de produit qu’est Night Trap n’était pas clair sur l’âge recommandé pour le découvrir.

La naissance de l’ESRB grâce à Night Trap
Face à une menace d’une régulation gouvernementale devenue trop grande, l’industrie vidéoludique trouve une solution radicale. Les compagnies créent l’Interactive Digital Software Association en juillet 1994, qui permettra l’aboutissement de l’ESRB qui classifie les contenus (l’équivalent du PEGI chez nous !) mis en place le 13 septembre 1994.
Le succès de cette décision est colossal. Lieberman, l’ancien critique qui a quitté le Congrès en 2013, présentera le système comme un exemple à suivre pour toutes les industries :
Il y a vingt ans, j’ai écouté l’industrie du jeu vidéo dire qu’ils pouvaient mettre en place un système auquel les parents feraient confiance, que les détaillants utiliseraient et que les développeurs respecteraient. Je suis fier qu’aujourd’hui les classifications ESRB soient si largement acceptées.
Night Trap est de retour sur le marché à la fin d’année 1994, plus en forme que jamais et doté d’une classification Mature de l’ESRB ! Tout est bien qui finit bien !
Plus de 30 après, Night Trap reste un jeu aussi stupide que fascinant. Oui, il est incroyablement mauvais et laisse place à des fous rires incontrôlables. De plus, le jeu est sorti après des classiques de l’horreur et des longs-métrages qui ont montré que la peur et la comédie étaient populaires. Le jeu de Sega n’avait absolument rien d’exceptionnel si ce n’est son côté FMV complètement ringard.

La bêtise de Night Trap a complètement chamboulé l’industrie. Le système ESRB existe encore aujourd’hui et régule les ventes de jeux selon l’âge. Plus fou encore, l’ESRB a aidé à légitimer le jeu vidéo comme un médium adulte. Oui, le jeu vidéo n’a jamais été que pour les enfants !
Terminons l’affaire Night Trap sur une ironie très amusante. En 2017, le jeu fait son grand retour pour son 25ème anniversaire sur Playstation, Xbox et… Nintendo Switch ! La compagnie qui a refusé de soutenir le titre l’ajoute désormais à son catalogue.
Pour sauver une industrie d’une affaire médiatisée, il n’est pas forcément nécessaire de présenter un chef-d’œuvre ou une révolution bouleversante. Night Trap n’a rien d’un héros et apparaît comme l’un des pires jeux jamais conçus. Pourtant, la panique qu’il a involontairement engendrée a permis la naissance de l’ESRB. Si les gouvernements avaient eux-mêmes régulé les jeux vidéo, l’industrie ne serait jamais celle que l’on connaît aujourd’hui. Soyez donc ravis d’accueillir Night Trap dans votre ludothèque ! Il le mérite bien !


